
« Vivre de mort, mourir de vie »
Héraclite
Dans l’Athènes classique, Protagoras faisait déjà de l’être humain, bien avant les existentialistes, un être que rien ne détermine au départ. Il n’est programmé pour aucun destin particulier : c’est parce que les êtres humains ne sont originairement rien, parce qu’il n’y a pas de nature propre qui les déterminerait depuis le point de leur naissance, qu’ils peuvent devenir tout. La liberté ontologique, c’est-à-dire par rapport à l’existence, et l’historicité sont le propre de l’être humain, sa différence radicale avec les animaux, car ceux-ci évoluent en écrasante proportion par leur génétique. Ces derniers sont identiques à 99% de leurs ancêtres, alors que les êtres humain divergent radicalement de leur biologie par l’apprentissage, la transmission de l’information par le langage et la mémoire. Ce tout se faisant de manière fantastiquement plus efficiente que chez les animaux.
Cependant, aussi formidable qu’elles soient, ces aptitudes extraordinaires nous font prendre conscience de l’Abîme — la possibilité que ce qui est ne soit pas — qui nous guettent, celui-ci reste hors de portée des animaux, qui vivent, eux, dans l’Ouvert : alors que les animaux n’ont pas conscience de leur mort futur, nous avons ce qui est à la fois le don et la malédiction de ressentir cette angoisse. L’idée de notre inéluctable fin ainsi que celle de tous ce que nous construisons nous renvoie à nos propres limites biologiques.
Cette angoisse n’en est que plus inconfortable avec le large mouvement de désacralisation de la vie. Rejet de l’âme et mutilation des corps sont désormais considérés comme la nouvelle normalité par les Occidentaux. Obésité, tabagisme, éthylisme chronique, pornographie, drogues et avilissement en tout genre sont les symptômes de notre refus de regarder l’Abîme en face, et de devoir, tant faire que peux, vivre avec. Nous « modernes » ne voulons plus être dérangés par le spectacle de la mort. Les cimetières, autrefois au cœur des villes, sont relégués loin des centre urbains, rentabilité commerciale oblige… comme s’il suffisait d’appuyer sur la touche « supprimer » de son téléphone pour faire disparaitre la mort.
C’est pourtant là le nouveau veau d’or présenté par les gourous du mouvement transhumaniste. Leur gagne-pain étant de vendre la promesse de la vie éternel à de riche mécènes, que la fortune financière ne met pas à l’abri de leurs angoisses primaires. Prenons l’exemple du technophile béat Laurent Alexandre, l’un de ses livres ayant le titre emblématique La mort de la mort (2011). Il y appelle de ses vœux un « big bang technologique » qui repousserait les limites de la vie humaine, et dénonce ce qu’il appelle les « humanistes fondamentalistes » qui ne serait que des personnes voulant repousser l’avènement de quelque chose d’inéluctable.
Selon nous, l’angoisse de la mort étant constitutive de ce qui fait l’être humain dans son essence, la « mort de la mort » serait la « mort de l’homme », pour reprendre l’expression de Michel Foucault dans Les Mots et les Choses (1966). Car la mort est au loin cette chose que nous ne pouvons pas connaitre dans notre chair, mais qui nous détermine à vivre.
Une personne a déjà été confronté à ce dilemme de troquer son humanité contre l’immortalité, et a délibérément choisit la mort : Ulysse, dont les pérégrination aux frontières de l’Abîme nous sont narrées par Homère : la nymphe Calypso est amoureuse d’Ulysse et lui propose l’immortalité, mais Ulysse refuse. Pourtant, il sait ce qu’est la mort, la mort des grecs, pas la mort des chrétiens, qui n’est qu’un commencement, alors que la mort des grecs est pire que le néant. Descendu dans le monde des morts lors de son escale sur l’île des lotophages, Ulysse y a vu les ombres misérables qui y errent. Il a entendu les mots d’Achille, le héros des grecs vainqueur de Troie : « Je préférerais être l’esclave d’un paysan misérable vivant sur terre plutôt que de régner sur tous les morts dans leur néant ». Ulysse sait que la mort est le lot des êtres humains, leur moira, cette force impersonnelle, sans visage et partout présente, que le légendaire poète représente comme une balance plongeant l’âme dans l’Hadès lorsque vient l’heure de la mort.
Ces dépassements des limites à la fois biologique et ontologique promis par les partisans du transhumanisme portent en eux l’assurance d’une double injustice. Injustice entre ceux qui, suffisamment fortunés, auront accès à ces innovations, tandis que le vulgum pecum n’aura, au mieux, que des miettes. Injustice ontologique, car une fois débarrassé de l’angoisse de la mort, une fois débarrassé de son humanité, comment garder les pieds sur terre, et continuer de voir les êtres humains comme autre chose que des animaux à peine plus évolués que les autres ? En outre, la perte de vue de l’Abîme ne peut conduire qu’à aller toujours plus loin dans la désacralisation de la vie. Arrivé au terme des limites, à quoi bon être libéré de l’angoisse de la mort si c’est pour être enchainé, comme les lotophages sur leur île, à une vie sans âme et vaine, dans un monde inhumain ?