
« Chacun est un abîme. On a le vertige quand on regarde en bas ».
Georg Büchner, Woyzeck (1837)
Corrompue à la racine, l’existentialisme n’est pas un « humanisme », comme le prétendait son fondateur Jean-Paul Sartre, mais un nihilisme : sur le plan ontologique, si l’existence précède l’essence, cette dernière est alors le produit d’un tel enchevêtrement de contingences que je ne vois pas comment elle aurait pu advenir. Mais plus qu’un nihilisme ontologique, l’existentialisme est la source d’un nihilisme anthropologique : à force de se convaincre qu’ils étaient ce qu’ils croyaient vouloir devenir, les enfants de cette mode de pensée se sont effacés dans leurs névroses, leurs fantasmes et se sont mis à défendre comme des libertés choisies et universelles ce qui n’été que leurs aliénations particulières.
En se voulant « humaniste », l’existentialisme s’est fait « humanitarisme », car quoi de plus confortable que se dire défenseur de l’ « humanité » en générale, c’est-à-dire de personne en particulier ?
L’humanité est cette foule qui réclama la mort du Christ et le condamna à la crucifixion. L’idolâtrer est aussi bête que funeste. Sans transmission des valeurs qui font grandir les individus, ce qui mobilise l’humanité, c’est le narcotique, voir le débilitant. Il n’y a qu’à voir la bêtise des descendants spirituels de l’existentialisme aduler les « minorités », qui ne sont rien de plus que des foules d’autant plus hargneuses qu’elles sont restreintes. Nouvel « opium des intellectuels », car ces soi-disant penseurs sont incapables de penser l’idéologie et leurs propres croyances.
En France, ce mouvement polymorphe de la « déconstruction » a pris le contrôle des instances universitaires et des institutions culturelles. Ses partisans sont parvenus à investir le champ culturel, universitaire et médiatique grâce à un entrisme clanique qui a pris son essor avec le mouvement postmarxiste, et l’adoption des thèses sur la critique de la « domination » de Sartre, Foucault et Bourdieu.
Ceux-ci furent la caution des classes sociales dominantes pour rejeter la critique marxiste qui les accusait d’opprimer le prolétariat. Ces penseurs présentèrent la « domination » comme étant multifactorielle pour finalement diluer l’importance du capital en le mélangeant avec les idées féministes, antiracistes, transgenres, et décoloniales : ce que l’on appelle aujourd’hui le « wokisme ».
Ainsi délestée de l’embarrassante critique marxiste à son encontre, la bourgeoisie a pu transformer l’enseignement et la recherche académique en combat politique, où tout collègue n’appartenant pas au clan est un ennemi à abattre.
Considéré seulement dans ses actes, qui ne sont que passages et soumis à interprétations, l’être humain est vidé de son essence, ce mystère qui entoure la nuit de sa naissance. Il devait être ouvrier ou soldat, travailler et mourir, il doit aujourd’hui être trans ou migrant, et se conformer aux attentes de la techno-bureaucratie. Autrefois considéré par les oligarques comme homme-masse, vulgum pecum, « peuple abruti » ; il est désormais homme-flux, homme-données : profilé, calculé, déplacé, remplacé : plus rien ne résonne en lui.
Pour résister à ces attaques d’une bourgeoisie hypocrite qui ne cherche qu’à vivre dans le confort de sa bonne conscience, nous nous devons alors de nous imposer une ferme discipline de l’esprit :
L’erreur qui accable particulièrement l’époque est celle de l’idéologie, succédané à la perte des grands récits théologiques. Au cours du siècle dernier, les intellectuels ont accumulé erreurs sur erreurs en défendant des régimes politiques criminels par idéologie. Nous devons donc garder l’esprit alerte contre l’intrusion sournoise de l’erreur. Nous devons aussi accepter que l’élimination du mythe ne soit qu’une illusion. Les mythes font partie de l’imaginaire humain. Ce qui importe, c’est de reconnaitre que nos mythes sont des mythes, de les aimer pour les sentiments qu’ils nous évoquent et dialoguer rationnellement avec eux.
La culture est divisée contre elle-même. D’un côté la connaissance littéraire, les « humanités », est déconnectée de la science et des événements actuels. Elle réfléchie à vide. D’un autre, la culture scientifique est par principe et par méthode structurellement incapable de réfléchir sur elle-même, de traiter les problèmes contemporains sous d’autres angles que ceux qui lui sont donné par le mythe de « l’objectivité scientifique ». D’un troisième côté, les médias sont plongés dans le flux permanent de la « news », et n’ont plus aucune hauteur de vue et ne dispose que de faibles capacités d’analyse.
Les uns se font les défenseurs de grandes idées décorrélées du réel, d’autres découvrent de grandes vérités dont personne ne parle, tandis que d’autres ne s’intéresse qu’aux événements selon leur valeur marchande. Pour reprendre en paraphrasant Edgar Morin dans Sortir du XXe siècle (1984) :
« L’idéologue est incapable de penser, non seulement le réel, mais l’idéologie et sa propre idéologie ; le journaliste est incapable de penser non seulement la société, mais la réalité du quotidien ; le scientifique est incapable de penser non seulement l’humanité, mais la science ».
Nous avons dès lors la tâche la plus difficile qui soit de toute l’histoire de la culture : intégrer les apports fondamentaux des sciences contemporaines afin de penser la vie quotidienne, la société et la science elle-même.
Les grecs considéraient comme « barbares » ceux qui ne parlaient pas le grecque, ceux qui faisait « bar-bar » avec leur bouche. Selon moi, est « barbare » ce qui ne « parle » pas le langage humain, ce qui est étranger au logos, ce qui n’a pas de visage dans lequel nous pouvons voir un prolongement de nous-même. Le développement de la techno-bureaucratie, l’oligarchisme politique et le totalitarisme mou qui règne aujourd’hui sur la France sont parmi les meilleurs exemples de la barbarie actuelle. Il est un devoir permanent de résister à ces nouvelles formes de barbarie destructrices d’humanité.