
« Un intellectuel est quelqu'un dont l'esprit se regarde lui-même. » — Paul Valéry
Nul ne peut se passer de livres ni de théories pour comprendre le monde. La connaissance est pouvoir. Mais si l’expérience sans théorie est aveugle, la théorie sans expérience est impuissante. En l’absence de fécondation par la réalité, même les plus belles des idées restent à l’état de pures abstractions.
Sur ce rapport entre les idées et le réel, Max Weber distinguait deux éthiques : l’éthique de la responsabilité et l’éthique de conviction. Souvent réduite au cynisme de la « realpolitik », la première se comprends d’autant mieux à partir des limites, ou plutôt l’absence de limites, de la seconde. L’éthique de conviction est le propre des intellectuels moralisateurs qui refusent toutes concessions à propos de ce qu’ils croient être juste. Semblable au berger qui abandonne son troupeau pour retrouver la brebis égarée dans l’Evangile selon saint Mathieu (Mt 18, 12-13), la position de l’éthique de conviction est celle du fiat justicia pereat mundus : que justice soit faite, le monde dût-il en périr. Cependant, « en dehors de l’Eglise, l’Evangile est un poison », comme le rappel très justement Joseph de Maistre.
Au contraire, l’éthique de responsabilité n’est pas reniement des convictions, mais acceptation et intégration des limites qu’impose la réalité. Elle est, en somme, autolimitation. Contrairement à ce que pense les intellectuels — la plupart du temps bourgeois — confortablement assis sur leurs prés-bandes culturels, le militaire ou le politique qu’ils dénoncent n’ont presque jamais le choix entre le bien ou le mal, mais seulement entre plusieurs maux. Leur devoir, guidé par l’éthique de responsabilité, étant de choisir le moindre mal en toute lucidité. S’accrocher à ses convictions, comme le font les intellectuels, n’est finalement qu’un moyen bien confortable pour garder bonne image et se faire bien voir en société.
Nous ne devons donc pas nous laisser intimider par ces pseudo-sachants qui parlent de leurs « convictions », tout en étant complétement déconnectés des réalités de la vie quotidienne de la majorité de la population. Etrangers à toutes responsabilités, ils n’ont jamais eu à tenir entre leurs mains la vie de leurs hommes, ou le futur de leur pays.
Nous devons donc garder à l’esprit que « la vie avec la pensée » n’est pas réservée à une élite, contrairement à la mythologie du génie solitaire popularisé par Nietzsche. La solitude n’est pas le signe d’une grande intelligence, ni la marginalité une preuve de grandeur et de hauteur de vue. La notoriété n’est pas non plus en soi une preuve de qualité, mais rappelons que Balzac, Rousseau, Kant, Hegel, Picasso, Kundera, Rodin, Camus, pour ne citer que ceux-là, après avoir connu des débuts difficiles, sont devenus de véritables stars de leur vivant.
Rien n’est plus néfaste que ce mythe de l’artiste génial, maudit et incompris par la masse, que Kandinsky décrit dans son livre Du spirituel dans l’art (1912). Vieille marotte hérité du romantisme. Encore de nos jours, cette idée charrie son lot de malheur : car rien n’est plus désastreux pour notre pays que le glissement de ces théories du « penseur-génial-incompris » de l’art à la politique.
Heureusement, les nouvelles technologies de la communication permettent de rétablir une forme d’équilibre. Malgré leurs inconvénients, elles ont ceci de formidable d’avoir démocratisé la production et la transmission de l’information. Rompant avec l’élitisme abstrait de l’avant-garde, chacun, pour le meilleur comme pour le pire, peut s’adresser au plus grand nombre. Cette « élite » autoproclamée qui souille l’art et la politique depuis l’Après-guerre — depuis la fin du XIXe dans le cas de l’art — n’a plus le monopole des idées.
Cette horizontalité, rendu possible par les nouveau médias, sape les fondations de la tour d’ivoire depuis laquelle ces « sachants-ignorants » en impose à la « masse abrutie » par leur jargon tout droit sortie des universités américaines et des cabinets de conseil.
Face à cette état de fait, l’oligarchie — les appeler « élites » est une bien trop grand honneur —, c’est-à-dire la minorité qui détient le pouvoir financier, politique et culturel se radicalise. Nous assistons ainsi au retour d’un penchant pour l’autoritarisme par l’entremise des champs politiques et médiatiques. Face à l’impossibilité de garder la masse sous contrôle par le progrès matériel et la croissance perpétuelle, l’oligarchie assume de plus en plus son dégout pour la démocratie, et le fait que les élections « libres » ne sont que des hochets dans les mains du peuple.