
« Il vient un temps où l'esprit aime mieux ce qui confirme son savoir que ce qui le contredit. Alors l'instinct conservatif domine, la croissance spirituelle s'arrête. »
Gaston Bachelard
Nous connaissons une période assez unique dans l’Histoire. L’anti-intellectualisme est aujourd’hui régulièrement placé au pinacle : il est fait l’apogée d’une société pragmatique et technicienne, « orienté résultat ». Notre société occidentale — les asiatiques (Chine, Corée du sud et Japon principalement) sont également concernés — est devenue aveugle à l’aliénation des individus face à la logique d’expansion techniciste.
Je suis parfaitement conscient que le point de vue que je teins se voit opposer l’idée que le progrès technique a permis de sortir des milliards d’êtres humains de la misère, et que si les peuples des pays industrialisés et post-industrialisés peuvent « souffrir » de certaines dérives, il n’en reste pas moins que le bilan global à l’échelle de l’humanité est très positif. Je suis d’accord.
Il y a cependant un « mais ».
Le point de vue qui m’est ainsi opposé est très exactement celui qui est soutenu par les think tank mondialistes (pléonasme ?). Ces instituts de « recherche » aux visées directement politique que Cornelius Castotriadis appelait le « conformisme généralisé ». Je m’y oppose donc par principe…
Ces organisations privées à but politique répondent à des demandes institutionnelles, financés par les grandes entreprises et les pouvoirs publiques sur les conseils de lobbies d’entreprises et de cabinets de conseil. La science se trouve ainsi instrumentalisée par les acteurs politiques et les propriétaires de conglomérats d’entreprises pour défendre le paradigme techniciste. Ils financent à grands coups de subventions et de postes de recherche prestigieux des « intellectuels organiques » dont l’objectif devient, consciemment ou inconsciemment, de défendre ce système techniciste qui se fait toujours plus présent et envahissant dans nos vies.
La technophilie, soutenue par les pouvoirs publiques et les grandes entreprises, est devenue la pathologie la mieux valorisée du monde scientifique, politique et médiatique.
C’est ainsi que le secteur de la recherche scientifique est désormais vérolé par la « lutte des places » et l’idéologie de la concurrence : non pas la bataille des idées, qui est saine, mais la recherche de la domination d’un individu et de ses idées — ou plutôt celles de ceux qui le finance — sur les autres. Brevets, articles, livres, thèses soutenues, quel que soit leur qualité, tout est calculé, mesuré et quantifié. Le contenu n’étant que superflus.
La course aux contrats remplace la libre pensée et seuls les scientifiques acquis à la cause de la technobureaucratie se voient autorisés à publier dans les revues les plus prestigieuses, et peuvent espérer accéder aux postes de recherches les mieux financés.