« L'homme est beau ; le soleil est beau ; donc l'homme est un soleil ».
Al-Fârâbî
Platon parle du Bien. Aristote du Premier moteur. Et si, au fond, ils disaient la même chose ? Au Xe siècle, Al-Fârâbî relève un défi audacieux : harmoniser Platon et Aristote pour affirmer qu’il n’existe qu’une seule vérité philosophique. En développant la théorie de l’Intellect agent — médiation entre Dieu et l’homme — il unit raison et révélation, philosophie et prophétie. Une synthèse décisive qui façonnera toute la pensée médiévale, d’Avicenne à Thomas d’Aquin.
Né dans l’actuel Turkestan en 870, Al-Fârâbî, ou « le second maitre » après Aristote, est l’une des figures centrales de la philosophie médiévale en ce qu’il fut le principal continuateur de la philosophie grecque en terre d’Islam oriental ou occidental (Espagne, Afrique du Nord), et parmi les penseurs juifs. Philosophe profond et original, l’une des idées forte de son œuvre est la lecture « harmonisante » qu’il fait de Platon et Aristote, ce qui marquera toute la tradition philosophique qui lui suivra jusqu’à Albert le Grand et Saint Thomas d’Acquin.
Platon et Aristote
Dans son Livre de l’harmonisation des opinions des deux sages, Fârâbî reconnait que Platon et Aristote diverge dans leurs approches. Le premier recourt au mythe et à la forme dialoguée, alors qu’Aristote expose ses idées de manière démonstratives en usant d’un vocabulaire logique en distinguant des catégories. Il affirme cependant qu’une lecture concordante peut être faite des deux penseurs. Sa thèse centrale est qu’il existe une vérité philosophique unique. Ce faisant, les deux plus grands sages ayant foulé la terre ne peuvent véritablement s’opposer sur les principes fondamentaux de cette vérité.
Platon fait du Bien suprême le principe premier expliquant l’origine de l’univers. Aristote identifie le Premier moteur immobile comme fondement du Tout. Fârâbî expose que les deux philosophes ont décrit la même chose, le même principe transcendant, cause de l’être. Il faut cependant savoir que le monde arabo-islamique médiéval dans lequel évolua Fârâbî ne disposait pas d’une classification précise des textes d’Aristote, et que des écrits néoplatoniciens écrits par Plotin ont pu être attribués à Aristote, comme la Théologie d’Aristote, ce qui facilitait une lecture harmonisante des deux philosophes.
Fârâbî interprète donc Aristote à travers un prisme néoplatonicien des Intelligences séparées : le Premier principe produit l’être par émanation, car « de l’Un ne procède que l’un », à la manière de Plotin qui décrit l’origine de l’univers comme une procession où tout dérive de l’Un, duquel émerge l’âme du Monde puis les âmes particulières. A la frontière entre psychologie et cosmologie, Fârâbî effectue un progrès décisif dans l’étude du De anima d’Aristote en développant le concept d’ « Intellect agent ».
La métaphysique de l’émanation
Dans son De anima, Aristote distingue intellect possible (en puissance), qui possède la capacité de recevoir les formes intelligibles, et intellect agent (en acte), principe qui rend les formes intelligibles en acte, c’est-à-dire en existence. Passage notoirement obscure de son œuvre (livre III, 4-5) qui suscita des siècles de commentaires.
Pour tenter de résumer, Aristote se pose une question précise : comment l’intellect humain passe-t-il de la puissance à l’acte dans la connaissance ? Ou dit autrement : comment l’esprit humain est-il capable de passer de l’ignorance à la connaissance ?
Pour Aristote, toute chose est mue par le désir du même de rejoindre son semblable, et tout changement suppose une puissance (dunamis -> « dynamique »), un acte (ernergeia -> « énergie ») et un principe qui actualise la puissance en acte. Ainsi, nous pouvons interpréter ce point en disant que tout changement implique une dynamique faisant passer une chose d’un état initial A à un état second B, il y a déplacement de A vers B. Le désir est ce principe impulsant le déplacement, le changement, car les choses sont attirées par cette « énergie » (=l’acte) dont elles tirent leur origine, leur être.
L’acte étant à la fois l’origine et la finalité des êtres. Aristote applique ce schéma à la connaissance : l’âme humaine est plongée dans le mouvement, l’incertitude, le « dynamique » est désir accéder à cette « énergie », l’acte qui est son origine : le Premier moteur. Aristote dit également que l’intellect possible est le principe rendant l’esprit humain réceptif, comme une « tablette vierge » aux intelligibles, et que l’intellect agent est « sans mélange », « séparé » de l’intellect possible, il est semblable à la lumière. Comme la lumière rend les couleurs visibles, l’intellect agent rend connaissable les intelligibles.
La thèse d’Aristote n’étant pas claire du tout, il est difficile de la comprendre avec précision. Ce qui en ressort est que l’intellect agent ne transmet pas les intelligibles, les formes préexistantes, il semble plutôt les rendre distinguables à travers la perception sensibles de la matière. C’est en expérimentant la matière par les sens que nous sommes capables d’en extraire des catégories et accéder à l’acte de connaitre.
Le processus serait donc :
Ce texte est très problématique du fait que de nombreuse interprétation sont possibles (la mienne étant l’une d’elles), et qu’Aristote n’est pas clair dans sa définition de ce qu’est l’intellect agent. Il ne dit par exemple pas si chaque être vivant (végétaux, animaux, humains et dieux) en possèdent un de manière individuel ou s’ils se partagent tous un seul intellect agent qui leur serait commun ? Il ne dit pas non plus s’il s’agit d’une faculté de l’âme ou une substance séparée ? les termes « séparé » et « sans mélange » étant très ambiguë. Il dit que cet intellect agent est vivant, « immortel et éternel », mais sans précision à ce propos.
Toutes ces ambiguïtés et imprécisions font que d’innombrables interprétations sont possibles et ont été proposés par les commentateurs d’Aristote. Al-Fârâbî en radicalise certains éléments en faisant du caractère « séparée de l’intellect agent un critère ontologiquement décisif : l’intellect agent devient une substance cosmique distincte de l’âme. Il cesse d’être un « simple » principe psychologique d’accès à la connaissance pour devenir, sous la plume de Farabi, un intellect céleste universel faisant la médiation entre Dieu et le monde matériel. Pour Farabi, l’intellect agent éclaire le philosophe par l’intellection, la vérité logique, et éclaire le prophète par l’imagination, la vérité révélée.
Conclusion
En aristotélisant Platon et en néoplatonisant Aristote, Fârâbî établit une simili concordance entre les deux philosophes afin de proposer une métaphysique cohérente, intégrant logique aristotélicienne et ontologie néoplatonicienne. L’objectif de cette construction conceptuelle fut de montrer l’unité de la vérité rationnelle et de la vérité révélée. Son grand mérite aura été de légitimer la philosophie grecque dans un contexte islamique et d’inaugurer une tradition de synthèse entre Platon et Aristote qui traversera les siècles.