03 Aug
03Aug

« O lumière et honneur de tous les poètes »

Dante, La Divine Comédie

          Dès le début de sa Divine Comédie, Dante rend hommage à Virgile, celui qui se présente à lui comme son guide en Enfer. Virgile connait bien l’Enfer, il est celui qui y a mené Enée à la recherche de son père Anchise, s’inspirant en cela d’Homère guidant Ulysse à la rencontre d’Achille dans le monde des morts. Avant eux, c’est Gilgamesh qui fit le voyage et nous en fait le récit : chaque guide nous entraine vers un lieu éternel, et c’est dans son Enéide que Virgile nous entraine à travers le récit d’Enée, le dernier des troyens, et la fondation de Rome. 


Force et Amour 

          Comment résister à cet appel semblable au chant des sirènes dont Homère nous fit la description devant la grandeur de Rome. Cette cité façonnait les Anciens par sa simple existence qui défiait l’entendement, qui dominait le monde connu et dont le nom fait Amor quand lut à l’envers, et dont nous ne pouvons nous empêcher d’y voir le mot grec Rômé qui signifiait la force. 

Virgile a cédé à cet appel et nous raconte la généalogie de La Ville, Rome avant Rome. L’Enéide raconte la fuite d’Enée, fils d’Anchise et d’Aphrodite, cousin de Hector et Pâris, qui mène la fuite des troyens survivants au sac de la cité par les grecs. S’embarquant pour l’Occident, le héros à la beauté légendaire fini par mettre le pied dans le Latium, dans l’embouchure du Tibre, et y gagne par la force le droit d’y établir sa tribu et ses dieux. 

C’est de la branche troyenne installée dans la ville d’Albe et mêlée aux latins autochtones qu’est issu Romulus, le roi mythique fondateur de Rome trois siècle après les évènements décrits par Virgile. Sur le plan historique, rattacher Rome à cette légende lui donne une profondeur historique équivalente à celle des cités grecques, tout en en faisant une rivale dans un contexte de conflit entre Rome et la Grèce : les romains sont les descendants des troyens et doivent défendre l’honneur de leurs ancêtres vaincus par les grecs. Politiquement, l’œuvre de Virgile fut célébrée par Auguste, le premier empereur de Rome, comme une légitimation de son règne. Auguste, adopté par César, fait ainsi remonter sa famille, la gens Iulia, à Iulus, fils d’Enée et petit-fils d’une déesse. 


Peindre la grandeur  

          Artiste de génie, Virgile n’est pas seulement poète, il est aussi peintre et musicien, et déjà en son temps il est considéré comme le plus grand peintre de son époque, que ce soit littéralement par ses œuvres picturales, mais aussi métaphoriquement par les images des beautés de ses poèmes. Qui crée l’image ? L’artiste ou le poète ? est une question qui déjà traverse l’esprit des Anciens avec l’exemple d’Homère, dont on dit qu’il était aveugle et que ses poèmes sont plus que des mots : ce sont de véritables tableaux. 

Cicéron affirme que les mots du poète sont d’évidents moyens de voir ces tableaux, mais également qu’un grand génie n’a pas besoin de la vue pour les concevoir. De même, les poètes de l’Antiquité, puis de la Renaissance, pratiqueront l’ekphrasis qui consiste à faire la description versifiée d’une œuvre d’art picturale, musicale ou sculpturale : « La peinture est une poésie muette et la poésie une peinture qui parle », nous dit Simonide. 

Nous pouvons cependant estimer que le poète marche au-devant du peintre. Moins limités par la contrainte technique de leurs homologues, les poètes ont plus d’espace pour exprimer leurs visions. Avant de peintre les évènements de la guerre de Troie, les peintres devaient d’abord s’inspirer des descriptions poétiques qu’en faisaient Homère et les aèdes. Les peintres de la Renaissance n’auront de cesse de s’inspirer des œuvres poétiques des Anciens pour peindre leurs immenses fresques dans les palais d’Italie. Ces fresques se présentant presque comme des commentaires de texte des grandes œuvres Antiques, comme l’est le tableau Enée et Didon, de Pierre-Narcisse Guérin, où nous sont montrés la luminosité des palais antiques et de l’amour naissant de deux êtres qui viennent de se rencontrer mais comprennent au premier regard qu’ils sont faits l’un pour l’autre. 

L’omniprésence de la mort par les armes se fait sentir à la lecture de l’Enéide. Inspirée des scènes de combat de gladiateur, les descriptions de passe d’arme que fait Virgile appartiennent en plein à cette culture romaine qui vénère le spectacle et la violence. Romulus n’a-t-il pas fracassé le crâne de son frère jumeau pour avoir franchi une simple ligne tracée avec le pied ? La tristesse des mères pleurant leurs fils morts à la guerre dont Virgile décrit les gémissements ne sont pas sans nous faire penser au tableau de Timanthe, mettant en scène le sacrifice d’Iphigénie par son père Agamemnon et dont les spectateurs ne peuvent soutenir la vue et se cache le visage. La plus violente émotion est celle qui ne se peut montrer et dont Agamemnon fera l’expérience en condamnant sa propre fille, la chair de sa chair, car comment avoir le droit d’envoyer des milliers d’hommes à la mort sans soi-même en payer le prix ? Ce que Racine, malgré tout son talent, ne saura voir.

Commentaires
* L'e-mail ne sera pas publié sur le site web.