« L’Être nécessaire est un, sans multiplicité en son essence. »
« Sa science n’est pas acquise à partir des choses, mais les choses procèdent de Sa science. »
Avicenne
Au VIIe siècle, une grande partie de l’Empire byzantin est conquise par les Arabes, récemment unis par l’Islam. Du Moyen-Orient à l’actuelle Espagne en passant par le Maghreb, l’Est et le Sud de la méditerrané connait un nouvel âge d’or sous la bannière de la civilisation arabo-musulmane, culminant au XIe siècle. C’est dans ce contexte que nait Avicenne en 980 dans l’actuel Ouzbékistan.
Philosophe et médecin
Surdoué, il est dit de lui qu’il fut capable de réciter le Coran à l’âge de 10 ans, et qu’il écrivit à 17 ans, en parallèle de son activité politique comme vizir, une encyclopédie de médecine qui sera la référence en la matière dans les universités européenne jusqu’au XVIe siècle. Il est par exemple féru de l’anatomie de l’œil, de l’étude de la circulation sanguine et sera le premier à formuler l’hypothèse de l’existence des virus : des micro-organismes responsables de la transmission des maladies.
Sa philosophie reste très proche de celle de son prédécesseur Al-Fârâbî : il pose l’existence de Dieu comme cause première de tout ce qui existe. En outre, il paraphrasera abondamment Aristote — technique de commentaire courante à l’époque, la pensée des Anciens étant considéré comme supérieur à celle des contemporains — à qui il voua un véritable culte. Il développera cependant une théorie de la conscience originale qui sera reprise par Descartes 600 ans plus tard.
Ses multiples succès tant politique que théorique susciteront la jalousie de beaucoup, ce qui lui coutera d’aller en prison, et son travail acharné de mourir d’épuisement en 1037. Traduit en latin au XIIe siècle, ses écrits exerceront une influence considérable sur la pensée occidentale, a-t-elle point que, plus qu’Aristote, c’est bien Avicenne qui peut être considéré comme celui qui releva la philosophie européenne et impulsa la « Renaissance du XIIe siècle ».
L’extase
Fortement inspiré des idées néoplatoniciennes ayant court en son temps, Avicenne est connu pour avoir été le premier à affirmer que l’objet de la métaphysique est l’ « être en tant qu’être », et non pas Dieu, même s’il est du ressort de la métaphysique d’expliquer son existence. Lecteur de Fârâbî, il étudie en profondeur les raisons faisant que l’âme serait capable de se connaitre elle-même indépendamment du corps auquel elle est reliée, celui-ci n’étant qu’un simple instrument. Il développe une mystique intellectualiste selon laquelle c’est dans les moments d’extase que l’âme se trouve affranchie du corps et est illuminé par la connaissance émanant du « Donateur des formes » : nouvelle plotinisation d’Aristote.
Cette doctrine de l’ « illumination-concept » (E. Gilson) s’oppose à l’ « illumination-jugement » de Saint-Augustin selon laquelle la rencontre avec Dieu donne à l’être humain la connaissance du Bien et du Mal. Selon Avicenne, cette rencontre donne plutôt la connaissance des essences. C’est ainsi qu’il formule une théorie distinguant l’essence (res, en latin) et l’existence (ens) : l’existence est un accident de l’essence (1), et l’essence des êtres non-nécessaires est d’une nature indifférente à l’être comme au non-être (2). Dit autrement, l’essence (ce qu’est une chose) n’implique pas nécessairement son existence. Une essence peut être de manière « immatérielle » sans pour autant avoir d’existence physique. Par exemple, l’essence « cheval » n’implique pas nécessairement qu’un cheval existe. Avicenne en vient donc à déclarer qu’il existe des êtres non-nécessaires, qui existent physiquement, mais sont contingents. La contingence s’opposant à la nécessité, la nécessité caractérisant des faits qui ne peuvent pas ne pas se produire.
Avicenne établit une distinction entre « être-possible » : qui peut être ou ne pas être, et « être-nécessaire-par-soi » : qui ne peut pas ne pas être. L’être nécessaire par excellence étant Dieu, dont l’identité de l’essence est identique à l’existence (son essence implique nécessairement son existence en elle-même), et qui est la cause première de toutes choses.
Dieu est nécessaire par soi, il ne peut pas ne pas être, les choses composant l’univers découlent de ce premier intellect divin (intellect = immatériel : qui existe sans corps, comme pur esprit) dans une série d’intellects célestes (les astres, par exemple, qui sont considéré comme des êtres vivants par les Anciens), et ce jusqu’à l’intellect agent : les créatures qui composent le monde physique dans lequel nous évoluons.
Avicenne affirme donc que le monde ne résulte pas d’un acte volontaire temporel, comme la Genèse biblique, mais d’une nécessité ontologique : la causalité divine est intellectuelle. L’existence des êtres non-nécessaires dérive de celle de l’intellect agent, qui elle-même dérive de Dieu, dont l’essence est d’exister : « Il est la lumière des cieux et de la terre, non par métaphore, mais parce que toute existence procède de Lui. »
Pour résumer :
1. Dieu ne peut pas ne pas être et est à l’origine de la causalité divine.
2. Chaque être vivant possède par essence la possibilité d’exister.
3. Cette possibilité d’exister nécessite l’existence de Dieu.
4. Les créatures sont dites « nécessaires par autre », cet autre étant Dieu.