06 Sep
06Sep

          Au XIe siècle, un théologien ose défier l’Église avec une arme inattendue : la logique. Bérenger de Tours refuse d’accepter l’explication mystique de l’Eucharistie sans la passer au crible de la raison. Le pain est physiquement le corps du Christ… vraiment ? Ou simple symbole ? Il déclenche l’une des premières grandes batailles entre foi et raison de l’histoire occidentale. Un penseur qui pose LA question qui fâche encore aujourd’hui : jusqu’où la logique peut-elle éclairer le mystère ?

« Soyez ce que vous voyez, et recevez ce que vous êtes : le Corps du Christ ». 

Saint-Augustin

 « Le corps du Christ est reçu spirituellement par les fidèles ». 

Berengar de Tours

          « Ceci est mon corps donné pour vous » est la célèbre phrase que le Christ prononce devant les apôtres lors de son dernier repas, lorsqu’il bénit et rompt le pain avant d’inviter ses compagnons à le manger. Dans le culte catholique, le geste de l’Eucharistie reproduit cette scène de la vie de Jésus où le fidèle est invité à manger le corps du Christ sous la forme de l’hostie. Dès les débuts du culte chrétien, cette sentence fut à l’origine de nombreuses controverses sur sa signification : est-ce vraiment le corps du Christ qui est mangé ? Est-ce seulement une symbolique ? Le corps du Christ est-il physiquement présent dans le pain ou bien est-ce une présence toute spirituelle ? C’est à ce débat que participe Berengar de Tours au XIe siècle avec un usage novateur de la dialectique philosophique qu’il met au service de ses thèses théologiques. 


Une présence réelle ? 

          Revenons d’abord sur le sens théologique profond de cette phrase qui exprime plusieurs idées fondamentales. Tout d’abord, elle signifie le don de soi qu’effectue le Christ. Il livre sa personne aux apôtres qui le suive et, ce faisant, annonce sa Passion imminente. Le terme de « Passion » n’est pas à prendre au sens positif que nous en avons aujourd’hui, mais en son sens grec de pathos qui désigne le fait de subir une action, ici les souffrances et supplices qui précèdes et accompagnent la mort de Jésus. Cette scène peut donc être interprétée comme étant une anticipation du sacrifice de la Croix, et manger le pain signifie entrer en communion, ne faire plus qu’un, avec le Christ et les autres croyants. 

Les traditions catholique et orthodoxe considèrent cette parole prononcé par le Christ puis par le prêtre célébrant l’Eucharistie comme étant performative : elle agit comme une incantation faisant que le pain devient réellement le corps du Christ. La parole du Christ accomplit ce qu’elle dit et provoque la transsubstantiation du pain. Il ne s’agit pas que d’un symbole, mais d’une présence réelle de Dieu dans l’hostie mangé par le croyant.

 Cependant, le verbe « être » en hébreu peut avoir un sens très symbolique, d’où la possibilité de différentes lectures qui seront faites au cours de l’histoire du christianisme. Les débats ont donc pu porter sur l’idée que le geste de l’Eucharistie est purement symbolique. Le pain reste du pain et la célébration est un acte purement mémoriel de la Passion du Christ. Une position intermédiaire a également pu être défendue : l’idée que la présence du Christ n’est pas physiquement dans le pain, mais spirituellement reçue par la foi. 

C’est ainsi que Saint-Augustin défendait une position réaliste, mais non matérialiste. Selon lui, le pain n’est pas simplement un symbole vide, mais est appelé corps du Christ en vertu de son efficacité sacramentelle : le pain/corps permet d’unir les croyants et de faire Eglise. LE pain consacré est le corps ecclésial unissant les fidèles et permettant la construction de l’unité de l’Eglise autour d’un culte commun : l’Eucharistie fait l’Eglise. En outre, Augustin affirme la présence réelle du Christ dans le pain, mais évite toute explication physique. Il préfère s’en référer au Mystère de la foi et insiste sur la réception par la foi : « Crois et tu as mangé ». Augustin ne nie pas la réalité de la transsubstantiation, mais maintient que l’efficacité du sacrement dépend de la foi de celui qui le reçoit. En recevant le pain consacré avec foi, le croyant reçoit le corps sacramentel du Christ, faisant du croyant le propre Corps du Christ qu’est l’Eglise. 


La logique qui divise 

          C’est face à ceux qui prétendent, selon lui grossièrement, que le corps du Christ est physiquement présent dans le pain que Berengar se dresse. L’idée que le corps du Seigneur soit mastiqué sous les dents des fidèles le dégoute et lui est insupportable. Il ne nie pas la présence réelle de Dieu dans le pain, mais nie que cette présence soit physique, sensible. Il avance qu’une présence spirituelle est bien réelle, sans pour autant être physique. C’est en se basant sur la logique d’Aristote transmise par Boèce que Berengar, contemporain de Pierre Damien, va être l’un des premier à faire un usage théologique positif de la dialectique philosophique. 

Un des principaux arguments de Berengar est d’ordre logico-linguistique. Selon lui, c’est uniquement lorsque le prêtre prononce le mot « corps » que le pain est effectivement le corps du Christ, mais dès lors qu’il a fini de prononcer le mot, cette réalité cesse d’être réelle pour devenir spirituelle. Ce « paradoxe de la phrase interminable » signifie que dans la conception que s’en fait Berengar, le pain ne pourrait réellement, physiquement, être le corps du Christ que si le prêtre était capable de continuer de prononcer le mot « corps » indéfiniment. Le point central de son argument étant, dit en terme technique, qu’un énoncé ne peut changer de sujet en cours d’énonciation sans se supprimer lui-même. 

Berengar déporte également le débat sur le plan physique en demandant aux défenseurs de la transsubstantiation comment le pain peut conserver ses attribut physiques de pain, alors que sa substance se serait trouvée modifiée ? Comment les caractéristiques visibles du pain pourraient-elles continuer d’exister alors que la substance du pain, elle, a cessé d’exister ? 

Berengar s’appuie explicitement sur Augustin pour affirmer la présence mystique et spirituelle du corps du Christ dans le pain. Son réalisme spirituel le conduit à être condamné par le Concile de Rome en 1059 et à rétracter ses thèses sous la pression du Vatican. Il n’était pas ce que nous pourrions appeler un « hérétique » dans le sens où il ne fait que reprendre les thèses de Saint-Augustin. Berengar était simplement le premier d’une longue lignée de réformateur à une époque où la connaissance réelle des choses de la foi était largement ignorée des membres du clergé, l’Eglise étant plongé dans une période de crise institutionnelle. Berengar n’a donc commis comme seul crime que d’avoir entamé l’irrésistible mouvement de logicisation de la théologie occidentale, mourante à Byzance, et qui est venue régénérer la pensée et la foi de l’Europe.

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