« Seigneur, tu n’es pas seulement ce dont rien de plus grand ne peut être pensée,
mais quelque chose de plus grand que tout ce qui peut être pensé ».
Anselme de Cantorbéry
En 529, l’empereur Justinien fait fermer l’école d’Athènes, faisant passer l’époque d’un monde antique composé d’une multitude de courants de pensées où pythagoriciens, platoniciens, aristotéliciens, épicuriens, stoïciens, sceptiques, &c tentaient des approches différentes pour expliquer l’existence, à un monde unifié par la sagesse d’une seule religion : le christianisme.
Les penseurs chrétiens entrent alors en conflit avec la philosophie, qu’ils considèrent comme inférieure à la religion. L’époque médiévale est marquée par une série d’intellectuels qui tentèrent, chacun à leur manière, de réconcilier foi et raison, ce qui aboutira à partir du XIIe siècle à la création d’écoles (scholae), où les maitres se rencontrent et réfléchissent ensemble, ou contre les uns les autres, aux questions théologiques. C’est la naissance de la scolastique.
La preuve ontologique
Dans la lignée de Saint-Augustin, les penseurs scolastiques tentent d’assimiler les concepts et outils argumentaires de la philosophie antique afin de servir et renforcer l’argumentation chrétienne. Anselme de Cantorbéry (1033-1109) est considéré comme le premier des scolastiques, le premier à avoir formulé une preuve de l’existence de Dieu par la raison, par un argument logique : la preuve ontologique, c’est-à-dire par la nécessité de l’existence de Dieu pour que ce qui est soit.
Jusque-là, le thème de l’existence de Dieu trouvait sa résolution soit en partant de la considération de ce qui existe ou de ce qui se produit comme ne pouvant être que l’œuvre de Dieu — c’est la preuve par la « contingence du monde » —, soit en partant du mouvement et en remontant de long de la chaine de causalité de ce mouvement pour remonter à une Cause première elle-même sans cause — le « Dieu d’Aristote ».
Anselme formule ce que nous pourrions appeler une « loi d’obligation du pensable » : il n’est pas possible de penser que ce que nous pensons ne soit pas. Autrement dit, ce que nous pensons existe nécessairement puisque cela est dans notre esprit. Ainsi si Dieu est le plus grand et le plus parfait, et que nous sommes capable de nous formuler l’idée de Dieu, alors Dieu existe nécessairement physiquement, car si Dieu était seulement une production de notre esprit Il ne serait pas le plus parfait.
Entrons davantage dans le détail.
La conceptualisation de Dieu
En formulant sa preuve ontologique de l’existence de Dieu, Cantorbéry fait une première tentative pour démontrer l’existence de Dieu par la raison seule, sans recourir à l’observation du monde. En tout premier lieu il pose une définition conceptuelle de Dieu : Dieu est « l’être tel que rien de plus grand ne peut être pensée ». C’est-à-dire que Cantorbéry pose comme première étape de son raisonnement que Dieu est l’être absolument parfait, le maximum concevable de perfection. Il enchaine avec sa loi d’obligation du pensable : ce que nous pensons existe nécessairement dans notre esprit, donc Dieu existe au moins dans l’esprit sous forme de concept.
La troisième étape de l’argument est de dire qu’exister dans la réalité est plus parfait que d’exister uniquement dans la pensée. Un être réel est plus grand qu’un être seulement imaginé. Ainsi si Dieu n’existait que dans l’esprit, nous pourrions concevoir un être identique, mais qui existerait réellement. Cet être serait donc plus grand que le premier, ce qui contredirait la définition selon laquelle Dieu est l’être dont rien de plus grand ne peut être pensé. Cantorbéry conclut donc en affirmant que Dieu doit exister dans la réalité, sinon la définition même de Dieu serait contradictoire.
Pour résumer :
Cette preuve est dite ontologique car elle part de l’être (ontos) même de Dieu, de la définition, du concept de Dieu. Elle ne repose pas sur l’expérience du monde physique, contrairement aux preuves cosmologiques ou téléologiques présentées plus haut.
Cependant, le moine Gaunilon, contemporain de Cantorbéry, critiqua cet argument avec la « parodie de l’île parfaite » : selon lui, nous pouvons imaginer l’île la plus parfaite possible, mais cela ne signifie pas qu’elle existe. Autrement dit, définir quelque chose comme étant parfait ne le fait pas exister. Il y a impossibilité de passer de la pensé à l’existence, et Kant d’ajouter, six siècle plus tard, que nous ne pouvons pas déduire l’existence d’un être à partir de sa définition.