29 Aug
29Aug

« La fragilité humaine ne doit pas imposer de loi à la puissance divine. »

Pierre Damien


          Né en 1007, Pierre Damien était un moine réformateur du XIe siècle, acteur majeur de la réforme dite « grégorienne ». Le Xe siècle occidental est en effet une période de décadence politique et religieuse faisant suite à la « renaissance carolingienne » du IXe siècle. Cette période est marquée par les débuts de l’organisation féodale et la prise du contrôle des évêchés, et des charges ecclésiastiques, par les grandes familles de seigneurs féodaux qui se servent de la légitimité de l’Eglise pour servir leurs propres intérêts financiers et politiques. C’est dans ce contexte que le pape Grégoire VII amorce une réforme longue de trois siècle pour rétablir l’autorité de l’Eglise de Rome sur l’Europe occidentale. 


La menace dialectique 

          La proximité du monde musulman en actuel Espagne et en Afrique du nord rend l’Europe occidentale perméable aux idées nouvelles issues de cette civilisation étrangère. La période du X-XIe siècles voit la réémergence de la dialectique philosophique à travers la redécouverte de la logique d’Aristote via Boèce, dont les écrits commencent à prendre une place croissante dans l’enseignement. Certains maitres usent de l’argumentation logiques pour disserter sur des problèmes théologiques, ce que Pierre Damien perçoit comme un risque, celui de subordonner la Révélation divine à la raison humaine. 

Damien ne refuse pas la raison en elle-même, mais refuse que celle-ci soit autonome en matière de théologie. Il avance par exemple que la philosophie ne peut pas prétendre juger les mystères divins, qui sont de l’ordre de la foi. En outre, il voit comme un acte d’orgueil le fait que certains dialecticiens cherchent à appliquer des catégories logiques humaines à Dieu afin d’en rendre la toute-puissance, croit-ils, intelligible. 

Pierre Damien insiste fortement sur ce point : Dieu est tout puissant. Il n’est donc pas soumis aux lois logiques humaines. Chercher à appliquer des principes logiques comme le principe de non-contradiction, de nécessité ou de causalité à Dieu est absurde pense Damien. Si quelque chose parait illogique dans l’ordre crée par Dieu, le problème ne vient pas de Celui-ci, mais de la raison humaine qui est par nature limitée et donc incapable de comprendre l’entièreté de l’ordre divin. Ainsi, pour Damien ce n’est pas la logique qui règle Dieu, mais Dieu qui fonde toute vérité. Si la raison semble pouvoir affirmer que quelque chose est « impossible », cela signifie seulement qu’elle est impossible selon l’ordre crée, non selon Dieu. 

Pour illustrer son propos, Damien pose une question volontairement provocatrice : Dieu peut-il faire que ce qui est arrivé ne soit pas arrivé ? Peut-il défaire ce qui a été fait ? Au premier abord, cette question est paradoxale, car si nous répondons que oui, alors cela signifie que l’existence même est fragilisée dans son être : tout peut à tout moment être modifié selon la volonté de Dieu. Au contraire, si nous répondons que non, alors nous affirmons que Dieu n’est pas tout-puissant. Pierre Damien résout le paradoxe en expliquant que Dieu étant hors du temps, il se situe dans un perpétuel présent où tout lui est simultanément immédiat. Donc oui, Dieu peut tout à fait faire que ce qui est arrivé ne soit pas arrivé, car il n’est pas lié par la nécessité temporelle, le temps lui-même étant un objet de sa création. 

Pour résumer : ce qui est de l’ordre de la nécessité logique est relatif à la création, c’est-à-dire au monde matériel, pas à Dieu.


La hiérarchie des savoirs 

          Pierre Damien établit une structure claire de la hiérarchie des savoirs : Dieu > Révélation (Saintes-Ecritures) > autorité des Pères de l’Eglise > raison humaine. En cela Damien n’est pas un anti-intellectualiste hostile à toute rationalité, il ne fait que combattre une tendance de la recherches théorique de son temps à faire de la dialectique philosophique le critère ultime du vrai. Il ne fait que rappeler que Dieu est le seul véritable critère de la Vérité, est que Sa Vérité est inaccessible aux êtres humaines. Nous ne pouvons connaitre de Dieu que ce qu’il a bien voulu nous faire savoir à travers sa Révélation. 

La philosophie est donc considérée par Damien comme étant un outil utile dans la recherche de la vérité scientifique et rationnelle, mais illégitime dans les choses de la foi. En ça il reprend le principe d’Augustin : comprendre pour croire, mais croire d’abord. 

Pierre Damien fut en son temps l’un des principaux défenseur de la ligne dominante de la théologie face à la montée en puissance de la logique nouvelle importée du monde arabo-musulman. Cette logique nouvelle dans l’étude des questions relatives à Dieu et dans le rapport entre foi et raison culminera avec Thomas d’Aquin trois siècles plus tard, celui-ci cherchera une harmonie structurée entre raison et foi, là où Pierre Damien défendit une asymétrie radicale entre les deux. 


Pour conclure

          Confronté au retour en force de la logique d’Aristote et à l’essor de la dialectique, Pierre Damien oppose une thèse radicale : la raison ne juge pas Dieu. « La fragilité humaine ne doit pas imposer de loi à la puissance divine. » Pour lui, la nécessité logique appartient au monde créé, non au Créateur. Dieu est hors du temps, hors des catégories, hors de nos cadres conceptuels. La philosophie peut servir, mais elle ne peut jamais dominer. Longue est la dispute entre foi et raison — et Pierre Damien choisit sans hésiter son camp.

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