19 Sep
19Sep

« Tout ce qui existe en dehors de la première essence est composé de matière et de forme » 

« Plus la forme est noble, plus sa matière est subtile »

Salomon Ibn Gabirol


          Considérée comme « haïssable » et « répugnante » par Albert le Grand et largement critiquée par Thomas d’Acquin, pourquoi la philosophie de Salomon Ibn Gabirol est-elle jugée si durement par deux des plus grands philosophes latins ? C’est que Gabirol est accusé d’avoir, dans la Source de vie, défendu des thèses matérialistes, et notamment que l’esprit tient de sa nature matérielle la faculté de penser. Penchons-nous sur la question. 


L’hylémorphisme universel 

          En grand connaisseur de la métaphysique d’Aristote, Gabirol définit le but de l’existence humaine par la « connaissance de soi », c’est-à-dire de la philosophie. Ainsi, se connaitre soi-même, c’est connaitre la raison, la cause de son existence et en remontant le fil de la causalité, la cause de toutes choses : la « cause finale ». 

Afin de comprendre l’existence, Aristote se défait de la doctrine métaphysique de son maitre Platon. Celui-ci part des Idées, de l’esprit, et explique que le monde physique ne peut être vraiment compris qu’après avoir « vu » les Idées à partir desquelles est constitué le cosmos. 

Aristote considère au contraire qu’il faut partir de la matière, car les Idées sont potentiellement infinies en nombre, alors que la matière existe en quantité finie. Aristote distingue alors la matière (hylè) et la forme (morphè), et affirme que toute substance corporelle est composée de matière et de forme. La matière existe à l’état de potentialité, c’est-à-dire en attente d’être utilisée, transformée. Comme un bloc de pâte-à-modeler. La forme, elle, est le principe d’actualité qui transforme la matière, qui réalise le potentiel de la matière. 

Par cette théorie dite de l’hylémorphisme, Aristote met en avant que tout corps, toutes choses, sont dotés d’une substance faite de l’union à la fois de matière et de forme. La substance d’une statue de pierre est par exemple faite de matière, la pierre, et de forme, l’apparence de la statue. Pour ce qui est des êtres vivants, Aristote nous dit que, selon lui, la forme des êtres vivants est l’âme qui vient structurer la matière organique. Il n’y a pas deux substances (corps + âme), mais une seule substance vivante composée

Contrairement aux néoplatoniciens qui viendront quelques siècles après la mort d’Aristote, ce dernier limitait sa théorie de l’hylémorphisme aux créatures composées de matière, pas aux créatures purement spirituelle. Selon Aristote, les substances purement spirituelles (Intellects séparés) ne sont pas composées de matière et de forme. L’hylémorphisme s’applique essentiellement aux substances sensibles. 

C’est sur ce point que des penseurs médiévaux comme Gabirol ont pu chercher à exécuter la fusion de l’aristotélisme classique et du néoplatonisme en affirmant la théorie de l’ « hylémorphisme universel » : même les réalités intellectuelles (astres, anges, âmes, démons, &c) sont composées de matière et de forme. Il ne s’agit par contre pas de matière physique, mais d’une matière spirituelle, non corporelle, mais néanmoins principe de réceptivité et de potentialité, comme chez Aristote. 


La Volonté Divine 

          Comme ses prédécesseurs médiévaux (Fârâbî, Avicenne, Damien), Gabirol est imprégné de néoplatonisme est considère le monde comme hiérarchisé. Dieu est selon lui cause de toutes choses, matérielles comme spirituelles, mais Celui-ci est situé hors de l’être, contrairement à chez Boèce, où Dieu est l’être. Pour Gabirol, c’est uniquement par l’intermédiaire de la Volonté Divine que Dieu prend part à l’être. La Volonté Divine est l’ « intermédiaire actif » de Dieu à partir de laquelle émane (conformément à la tradition plotinienne de l’ « émanation ») l’Intellect universel, le démiurge organisateur de l’univers : 

  1. Dieu (absolument simple et transcendant)
  2. La Volonté divine (intermédiaire actif)
  3. L’Intellect universel
  4. L’Âme universelle
  5. Le monde sensible

      Dans ce système, Gabirol fait débuter la composition matière/forme à partir de l’Intellect universel, dont il dit qu’il est fait de matière spirituelle. L’originalité majeure de Ibn Gabirol est d’introduire la Volonté divine comme principe médiateur entre Dieu et la création. Dieu est totalement transcendant et Sa Volonté est le premier principe émané : elle est le canal par lequel la matière et la forme procèdent. Cette innovation théologique permet de préserver la transcendance divine, tout en la propulsant encore d’un cran au-dessus des théologiens précédents qui assimilaient Dieu à l’être : Dieu est encore plus grand que l’être. 

Si Gabirol formule cette théorie de l’hylémorphisme universel, c’est peut-être (nous n’affirmons rien) qu’il considère comme impossible pour l’esprit humain de se rendre sensible à la volonté divine si l’âme humaine est d’une substance de nature entièrement différente de celle des êtres spirituelle. Il faut donc que ceux-ci soient également composés de matière, de matière spirituelle, pour que l’âme humaine, également spirituelle, puisse les connaitre. Autrement, les êtres humains ne pourraient pas espérer comprendre la Volonté divine à travers la connaissance de l’Intellect universel. Gabirol justifie donc le potentiel qu’à l’humain de remonter la chaîne hiérarchique de l’univers émané de Dieu, jusqu’à frôler ce qui dépasse l’être lui-même.

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