11 Oct
11Oct

« Rien n'est humain comme l'humanisme. Mais rien n'est inhumain comme l'humanitarisme. » 

Léon DAUDET


Le « deuxième humanisme »             

          L’évolution de l’humanisme a connu plusieurs inflexions,  la plus importante étant certainement la révolution intellectuelle que représente l’apport de Darwin et sa théorie de l’évolution (1859). Le rationalisme et l’universalisme qui étaient alors de bon aloi se trouvent fortement fragilisés, mais concomitamment une révolution sociale voit le jour : le mariage d’amour. S’amorce alors une nouvelle phase, celle du « deuxième humanisme » — nous empruntons ce terme à Luc Ferry. 

Au Moyen-Age, on ne se marie pas, on est marié. Car quoi de plus instable que l’amour pour bâtir un foyer et perpétuer une lignée ? Cela serait semblable à vouloir construire un château sur le sable, comme le faisait remarquer Montaigne. Le mariage dit « de raison » était alors un moyen de construire des alliances ou résoudre des conflits entre familles, y compris parmi les communautés paysannes où les individus étaient le plus souvent mariés par les autres membres du village. 

L’ancienne coutume du « charivari » est emblématique de cette état d’esprit : lorsqu’un homme était trompé par sa femme, les membres du village le faisait assoir à l’envers sur un âne pour lui signifier qu’il n’allait pas droit, lui jetaient des fruits pourris ainsi que des insultes, avant de l’enfermer avec sa femme en tapant sur les murs avec des pelles et casseroles (pendant parfois 48 heures), jusqu’à ce que l’homme montre aux yeux de tous qu’il avait punit (physiquement) sa femme infidèle. Comme le rappelle Luc Ferry : 

« le mariage, au Moyen-Age, n’est pas une affaire individuelle, mais une affaire communautaire, pas le choix des individus, mais le choix du village. C’est pourquoi la communauté toute entière se charge de rappeler la loi, d’inviter tout un chacun à la fidélité ». 

Cette mutation sociale qu’est le mariage d’amour est grandement dû au capitalisme naissant au XIXe siècle. Le capitalisme eu pour conséquence d’arracher les individus de leurs communautés villageoises — également à l’origine de la laïcisation de la société, la possibilité de choisir librement sa religion — et des normes traditionnelles. L’autonomie financière permit par le salariat fut également une condition d’apparition du mariage d’amour, mais aussi de la possibilité pour les femmes de divorcer — le salariat sera aussi à l’origine de l’individualisme, au sens d’arrachement aux traditions communautaires du monde paysan. 

Le mariage d’amour va également faire naitre quelque chose qui n’avait pas vraiment court au Moyen-Age : l’amour des parents pour leurs enfants, parfois de manière excessive, car les produits de l’amour sont eux-mêmes aimés, alors qu’ils n'étaient auparavant que les produits de relations sexuelles, considérés comme inutiles parce que non perfectum, « non aboutis », par les médiévaux. Les enfants étaient donc considérés comme moins important que les adultes pour la survie de la communauté. 

Alors qu’aujourd’hui la mort d’un enfant est considérée comme étant la pire chose qui puisse arriver à une famille, c’était un enfant sur quatre qui était abandonné ou tué en bas-âge par étouffement pendant le sommeil, à la manière des truies écrasant leurs petits. 


Caritas et ordo amoris 

          La révolution du deuxième humanisme est la caractérisation de changements profonds dans l’ordre du sacré. Nous vivons une période de sacralisation de l’individu alors qu’autrefois étaient considérées comme sacrées la communauté et la famille au sens de la lignée. Les grandes questions politiques qui façonnent le paysage médiatique (dette, écologie, guerres) ne sont plus traitées sous l’angle de la nation ou de la communauté, mais par la problématique de ce qui sera transmis aux générations futures, c’est-à-dire aux enfants. D’où des difficultés à comprendre les perspectives politiques de sociétés pour lesquelles les enfants ne sont pas aussi sacrés que pour nous. 

Cette notion revivifié d’Amour est, selon nous, ce qui peut redonner ses lettres de noblesse à l’humanisme, lui redonner du poids en l’associant à ce vieux concept de Caritas, cher à saint Augustin. 

Ce concept ne peut cependant pas être réduit à un amour limité à la sphère privée. Il s’agit d’un amour dépassant le singulier pour se confondre dans l’universel : il désigne une ambiance générale dans laquelle s’épanouit une autre forme de lien social, une autre manière « d’être ensemble » que celles qui peuvent avoir cours aujourd’hui. 

Le consensus (cum sensus, « avec sentiments, sentiments partagés ») social étant essentiellement un sentiment partagé, il nous faut dès lors accepter que les sentiments soient partie prenante de la vie publique autant que de la vie privée. L’affect a une logique propre, un ordo amoris, comme disait Max Scheler, qui influe sur le pouvoir politique : contrairement à ce qu’avance le rationalisme ambiant et dominant, le non-rationnel n’est pas irrationnel. L’esprit peut en effet n’être pas dirigé vers un but précis et posséder tout de même une raison interne : « le cœur a ses raisons que la raison ne connait point », disait Pascal, et ce « cœur » exprime avec une grande vitalité les sentiments qui parcours le groupe qui en est le porteur. Les Grecs l’avaient bien compris lorsqu’ils faisaient du Cœur le personnage principal de leurs tragédies. 

Ortega y Gasset parlait, à ce propos, d’un « ratio-vitalisme ». Une telle conception des choses implique un combat contre le penchant contemporain à expliquer les moindres de nos réactions affectives par le biais des sciences cognitives, pour mettre un point d’arrêt à la domination du cognitif sur le cœur. 

D’autant plus que ce type d’approche de l’être déconcerte l’entendement rationaliste, car dans la perspective qui est celle de l’humanisme que nous défendons, la relation aux autres repose sur le laisser-être plutôt que la praxis. En outre, cet ordo amoris trouve un terreau fertile dans l’imaginaire de notre époque, qui est au décentrement par rapport à la politique politicienne et à toutes les formes d’engagement public pour se recentrer sur la sphère privée, où la charge passionnelle est plus forte. Cet état de fait comporte son lot de négativité : jugements a priori, action à l’emporte-pièce et réactions inquisitoriales, mais également une grappe de phénomènes positifs : action caritative, engagement et solidarités locales. 

Nos sociétés modernes connaissent donc une mutation qui semble aller vers le délitement de cette solidarité froide, bureaucratique et sans visage pour se diriger vers un mode de solidarité plus organique et proche des individus réunis sous forme de tribu, comme avance Michel Maffesoli. Prémices à un néo-féodalisme ? Ce qui est sûr, c’est que ces modes de collectivités calquées sur le model étatsunien amènent les individus-collectifs à s’indigner collectivement et à s’adapter au monde tel qu’il est en fonction du noyau nucléaire de chaque groupe : cette Caritas, cette envie d’être ensemble et de vouloir le meilleur pour ceux qui sont proches de nous. 

Si une telle évolution peut être effrayante du point de vue de la nation, nous supposons, peut-être à tort, que plus que les morts et les vivants, ce sont les à-naitres qui portent en eux l’héritage de la nation. Dès lors, la question n’est plus de savoir quel monde nous allons laisser à nos enfants, mais quels enfants nous allons laisser au monde ? 


Quel avenir pour l’humanisme ?             

     Nous en sommes au stade où l’humanisme n’a pas seulement perdu son sens, mais pire, il a perdu son poids. Entre les médias, les pétitions de principes des intellectuels sans principes et l’avilissante morale politicienne, l’humanisme est relégué aux oubliettes de l’Histoire. Pire encore, il est considéré comme suspect par les bonnes âmes et les gourous modernes des nouvelles sectes qui regarde l’Homme d’un œil mauvais : inférieur aux z’animaux, l’être humain est également rendu inférieur en utilité devant la Machine. Par l’écologisme, le relativisme ontologique et le transhumanisme, l’Humain, au sens noble du terme, devient de trop. 

Il nous faut aussi regarder en face le fait que l’Occident, matrice de l’Humanisme, ne domine plus l’humanité comme par le passé. De nouvelles symbioses et alliances civilisationnelles se forment aux quatre coins du monde et, une idée n’étant douée de mouvement qu’à partir du moment où elle sort du domaine de la pensée pour s’incarner, si l’humanisme n’est plus porteur d’espérance dans sa forme actuellement dévoyée, les défis que présentent les temps contemporains — économisme, prométhéisme, technicisme, perte du sacré — sont communs à toutes les aires civilisationnelles qui se modernisent. 

Sur ce dernier point, Samuel Huntington avait prédit que loin d’être une occidentalisation, la modernisation est au contraire une force que plusieurs pays trouvent ou ont trouvée pour résister à la force colonisatrice de l’Occident. En prenant ce qu’ils ont jugé être le meilleur chez nous et en retranchant le pathologique, ces pays nous montrent aujourd’hui les sentiers possibles pour refaire de l’Humanisme une école de dignité individuelle. 

Ces nouveaux modèles sont également des exemples nous permettant de revoir notre logiciel face à l’avancée toujours plus pressante de ce que Bernanos voyait venir : la mise en esclavage de l’être humain au service de la Machine.

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