« Dieu ne sait pas ce qu’il est, parce qu’il n’est pas un « quoi ».
« Le mal est un défaut de la volonté ».
Jean-Scot Erigène
Le milieu du IXe siècle, aussi connu sous le nom de « renaissance carolingienne », voit émerger une controverse théologique sur la prédestination. La théorie de la Grâce formulée par Saint-Augustin, qui est cœur de la doctrine de l’Eglise catholique, n’était pas suffisamment clairement définie sur la manière dont Dieu « autorise » et juge les personnes faisant le bien ou le mal. Dans son De divina praedestinatione, Gottschalk d’Orbais émet l’hypothèse de la « double prédestination » : selon lui, il y a une prédestination des élus et une prédestination des condamnés. Thèse que Jean Scot Erigène réprouva catégoriquement.
Dieu et le mal
Dans un premier temps, Erigène avance, en se fondant sur la théorie d’Augustin, que Dieu est fondamentalement simple, immuable et semblable au Bien : il ne peut donc pas vouloir le mal. En outre, le mal n’ayant aucune positivité, il appartient au non-être. Or, Dieu ne peut être cause du non-être, car Dieu, dans son essence, est semblable à l’être (idée déjà développée chez Boèce). Erigène déplace donc le problème en affirmant que le mal n’a pas de substance ontologique, qu’il ne fait pas partie de l’être : le mal est étranger à Dieu.
Ainsi, si le mal n’a pas de positivité, c’est-à-dire qu’il n’a pas d’existence en Dieu, Dieu ne peut pas prédestiner au mal, car Dieu ne peut prédestiner que ce qui est. La prédestination au mal est donc une contradiction logique et il n’y a qu’une seule prédestination : celle qui conduit au bien. La damnation n’est pas le fruit d’une décision divine, mais soit d’un mauvais usage du libre-arbitre, soit d’un détournement volontaire face au bien, potentiellement sous l’influence de l’Adversaire (du Diable).
Pour résumer ce premier point :
Erigène transforme ainsi le débat théologique en problème ontologique.
Dieu, le temps et le néant
Dans un second temps, Erigène critique la théorie de Gottschalk sur le rapport que Dieu entretient avec le Temps. L’idée de prédestination est fondamentalement fausse, car elle se base sur les catégories temporelles humaines. Dieu étant intemporel, la « science » de Dieu n’ayant ni passé, ni présent, ni futur, elle ne peut pas être pré-science de quoi que ce soit. Dit autrement, comme Dieu est hors du temps, il ne « prévoit » pas au sens où nous, êtres humains biologiques, pouvons le concevoir. Or, la prédestination étant équivalente à la science divine, Dieu ne prédestine rien ni personne au mal, car pour lui tout est en même temps : à la fois passé, présent et futur.
Ce faisant, Erigène cherche à maintenir l’idée de l’omniscience divine, ainsi que celle de la liberté humaine et de la responsabilité morale face au choix entre le bien ou le mal. Selon lui, le péché nait quand la volonté défaille. Il s’agit avant toute chose d’un manque, d’une néantisation de la volonté. Scot reprend ici une idée centrale de la théologie augustinienne : le mal de peine, ou mal de tourment, faisant que le pécheur est incapable de ressentir la moindre culpabilité. Le coupable est puni en étant plongé dans l’ignorance de sa culpabilité et donc du bien. Ce faisant, le mal étant un néant, il chute vers l’impossible : le néant complet ne pouvant jamais être atteint, le châtiment du pécheur est de ne pouvoir atteindre aucune fin et de se sentir perpétuellement incomplet, vide.
Jean Scot rejette l’idée d’un enfer après la mort où brûlerai les âmes des damnés. Selon lui, Dieu étant la source de l’être, le pécheur est puni de son vivant par l’ignorance du bien et son rejet de l’être. Car dans sa grande sagesse, Dieu a mis une borne au péché : le pécheur ne peut pas se perdre dans le mal, car le mal étant un néant, il ne peut pas faire exister son péché. Le coupable est donc continuellement piégé dans l’impossibilité de faire advenir le mal qu’il désir.
Erigène reprend à son compte la théorie plotinienne du mal : le mal étant pur néant, il n’a pas d’être. Il est privation. Le mal résulte d’un défaut de la volonté résultant en une incapacité à comprendre et participer au Bien. Scot ajoute que Dieu est celui par qui existe toutes choses, sans pour autant lui être identique (Boèce), et tout finit invariablement par revenir à Dieu. Cette tentative de Jean Scot Erigène de pousser au maximum la cohérence philosophique de ses idées néo-platoniciennes avec le dogme catholique, lui vaudra de voir ses idées rejetés par les autorités ecclésiastiques, et une condamnation posthume de ses œuvres par le concile de Paris en 1210. Ce que Boèce put faire en son temps, une synthèse de la métaphysique gréco-romaine et de la théologie chrétienne, est devenu suspect deux siècle plus tard.
Pour conclure
Au IXe siècle, en pleine renaissance carolingienne, Jean Scot Érigène rejette la « double prédestination » et affirme une thèse radicale : Dieu ne peut pas vouloir le mal, car le mal n’est que pure néant. Influencé par Augustin et le néoplatonisme, il soutient que tout ce qui est vient de Dieu, et que le mal n’a pas d’être propre — il est privation, défaut de la volonté, chute dans l’ignorance du Bien. Dieu, hors du temps, ne « prédestine » pas au sens humain : il est cause de l’être, non du néant. La damnation n’est donc pas une décision divine, mais la conséquence d’un détournement libre face au Bien.