« Les miracles ne sont que des interruptions momentanées des lois de la nature ;
ce sont des exceptions que Dieu a mises dans ces lois dès le moment de leur création. »
Moïse Maïmonide, Guide des égarés
Dans l’Espagne du XIIe siècle, l’islam est la religion dominante. Les juifs et les chrétiens sont forcés de se convertir ou de s’exiler. C’est dans ce contexte que nait Moïse Maïmonide, issus d’une famille de rabbins exilés. Médecin et philosophe, il produit une œuvre visant à soutenir moralement les juifs contraint de se convertir (Epitre de la conversion) et à réconcilier la Torah et la philosophie d’Aristote (le Guide des égarés). Nouvelle tentative de concilier foi et raison, il enseigne que la science mène à la connaissance de Dieu et que la philosophie aide à mieux comprendre les textes sacrés.
Son œuvre est particulièrement digne d’intérêt en ce qu’elle inspira parmi les plus grands penseurs chrétiens de la fin de l’époque médiévale : Albert le Grand, Thomas d’Aquin ou encore Maitre Eckhart puiseront à sa source pour défendre leurs propres conceptions du rapport entre foi et raison, caractéristiques des débats médiévaux.
Critiquer pour intégrer
En grand admirateur d’Aristote dont il dit que les travaux en termes de physique et de métaphysique sont les meilleurs, Maïmonide déplore la thèse de l’ « éternité du monde » que défend le philosophe et qui remet en cause la création du monde par Dieu. Selon Maïmonide, Aristote commet une erreur en formulant cette idée en partant de l’observation du monde physique. Ses argument portent sur le monde tel qu’il existe déjà, mais ne disent rien sur l’acte de création qui en serait à l’origine. Aristote ne prouve pas l’éternité du monde. Le problème soulevé par le théologien est que si le monde était éternel, cela signifierait que même Dieu ne pourrait pas y mettre fin : le monde s’imposerait à Dieu comme une nécessité, ce qui nierait l’omnipotence de Dieu ainsi que sa transcendance absolue.
En outre, si la thèse de l’éternité du monde était vraie, les grands textes religieux — surtout la Torah, dans le cas de Maïmonide — seraient compromis dans leurs fondements, car les prophéties, miracles et lois divines reposent sur l’idée d’un Dieu transcendant agissant librement dans le temps, puisque lui-même hors du temps. Or, l’éternité aristotélicienne ruinerait la possibilité même du miracle en niant la toute puissance de Dieu. Un monde éternel qui existerait en dehors de Dieu, sans lui, ruinerait la possibilité même des miracles, car un miracle est précisément une suspension, voire une transgression, de l’ordre naturel. Si cette ordre naturel s’impose à Dieu de manière extérieure à Lui, alors le miracle devient logiquement impossible : même Dieu ne pourrait pas y déroger sans se contredire lui-même.
Maïmonide rejette la thèse de l’éternité du monde afin de préserver la liberté divine, la possibilité des miracles et le fondement de la Loi juive, tout en permettant d’y intégrer le système logique aristotélicien après en avoir retranché ce qu’il juge être un erreur.
La question des miracles
La problématique autour des miracles développée par MaÎmonide est elle-même délicate, car le théologien juif en a une conception très particulière qui semble, à première vue, minimiser leur caractère surnaturel.
Dans le Guide des égarés, il reprend une tradition rabbinique consistant à croire que les miracles ont été inscrit dans l’ordre des choses à partir du moment de la création du monde, comme si Dieu avait programmé la survenue de certaines exceptions à l’ordre naturel au moment voulu : le buisson ardent, la mer Rouge séparée en deux, la manne du désert, tout cela aurait été prévu ab initio, dès le départ.
Cette position est très ambigüe et correspond à la position intellectuellement délicate dans laquelle se trouve Maïmonide qui s’efforce de concilier en même temps l’idée de rationalité de la nature, à laquelle il tient comme philosophe aristotélicien, et la réalité de l’intervention divine dans l’histoire, à laquelle il tient comme théologien juif. La thèse de l’éternité du monde récuserait cette position qu’il existerait un moment où Dieu a librement posé les lois de la nature ET leurs exceptions futures. Sans création divine, ce moment disparait : il n’y a plus d’ « espace » logique pour que Dieu ait programmé les miracles dans l’ordre naturel.
Nous pouvons ajouter que ce débat existe parce qu’il y a choc entre la pensée juive et la pensée aristotélicienne, car pour Aristote, Dieu est le « Premier Moteur, il ne choisit rien : il est pensée pure se pensant elle-même, et le monde émane de lui par nécessité, non par volonté. Un Dieu qui n’a pas voulu la création du monde ne peut pas non plus avoir voulu ses exceptions, alors que le Dieu des juifs est un Dieu acteur dans le monde, qui influe sur le cours naturel de l’histoire : la « volonté divine », qui est l’origine des miracles pour Maïmonide, est absente du système d’Aristote.
Pour aller encore plus loin dans la problématique liée à l’éternité du monde, Maïmonide avance que si cette éternité était effective, elle ruinerait les miracles, mais également la possibilité de la prophétie, car le prophète est un homme à qui Dieu parle. Si la prophétie est impossible, c’est l’ensemble de la Torah (et par extension les Evangiles ainsi que le Coran) qui est remis en cause dans ses fondement.
Enfin, si Maïmonide rejette la thèse de l’éternité du monde, il fait également preuve d’une grande honnêteté intellectuelle en reconnaissant qu’il ne peut pas non plus démontrer la création du monde par Dieu. Sa position consiste donc à dire que si l’éternité du monde n’est pas démontrée et que la création n’est pas réfutée, alors il faut choisir l’hypothèse qui est la plus théologiquement cohérente avec la Loi.