25 Jan
25Jan

« Dans l’intimité de moi-même, 

je vois  une beauté aussi merveilleuse que possible »

Plotin

     Comme nous l’avons vu précédemment, Plotin est largement inspiré de l’idéalisme de Platon et sa dialectique de l’Amour qui permet au philosophe de s’élever jusqu’à l’intuition du Souverain Bien. Sa théorie des « hypostases » (âme, intelligence, unité) recouvre une conception très vivante de l’activité intellectuelle qui, en conceptualisant l’ « Un au-delà de l’Etre », implique une profonde théorie du fondement de la connaissance. Cette idée d’une appréhension intuitive de l’Absolu divin influencera les Pères de l’Eglise (notamment Saint Augustin) part les description que Plotin fait des mouvements de l’âme. 


L’Un au-delà de l’intelligence 

     A la base de son système philosophique, Plotin pose l’Un, principe de la totalité de ce qui est infini par essence. Or, cette conception des choses a ceci de particulier que la notion d’infini n’a rien de positif dans la tradition grecque, car les grecs considèrent l’infini comme un manque, une chose incomplète. Plotin est celui qui réhabilite le concept d’infini en l’associant à celui de Souverain Bien de Platon. 

Dans sa célèbre allégorie de la caverne, Platon fait du Bien une essence supérieure aux autres, le soleil qui éclaire les Idées et leur donne leur existence. Mais Platon n’est pas complétement précis avec ce concept, car il en fait à la fois le principe permettant de comprendre les essences, de les rendre intelligible (càd accessible par l’intelligence, la raison, le logos), mais il en fait également « Quelque chose qui dépasse de loin l’essence en majesté et en puissance » (République, VI, 509b). 

Le Bien est donc à la fois ce qui donne leur existence aux essences, mais est lui-même « Au-delà de l’essence ». C’est devant cette brèche qui pourrait s’apparenter à une incohérence que Plotin va s’infiltrer et reformuler le Bien en l’Un, principe de toutes choses qui ne saurait lui-même être une essence et dont le Bien n’est qu’une partie. Ainsi, l’intelligible est bien le degré le plus haut de réalité, mais ce dont l’intelligible tire sa réalité ne saurait être intelligible : l’Un est ce principe supérieur au-delà de l’intelligence dont, tout comme dans le poème de Parménide (contre lequel Platon fonde sa philosophie), on ne peut rien dire. 

Alors que Platon n’avait pas supporté cette affirmation de Parménide selon laquelle de l’Un on ne peut rien dire, Plotin en fait le principe fondamental. Il reprend le système platonicien d’étude de l’être comme objet accessible par l’intelligible, mais effectue le parricide de Platon en l’assujétissant à celui dont il avait lui-même affirmé faire le parricide. Véritable tragédie grecque où celui qui croyait vaincre de son père se trouve assassiné par son propre fils qui n’est pas sans nous rappeler les luttes intrafamiliales d’Ouranos, Chronos et Zeus. 


Descente de l’âme dans le corps 

     Si Plotin n’hésite pas à critiquer la philosophie de Platon, il se fait en même temps un honneur de la défendre, notamment face aux gnostiques des II et IIIe siècles reprenant le mythe de la chute de l’âme dans le Phèdre de Platon. Dans ce dialogue dédié à l’étude de ce qu’est l’âme, Platon nous dit qu’il s’agit du principe moteur du vivant qu’il assimile à un char ailé tiré par deux chevaux, le sensible et l’intelligible. Le premier fait descendre l’âme, la fait chuter dans la matière, tandis que l’autre est principe d’ascension. Il est alors du devoir du cocher de correctement tenir le cheval fou pour se servir de sa force et suivre le cheval raisonnable. 

A cheval entre deux mondes, l’âme est cette entité paradoxale dont les gnostiques font une prisonnière de la matière qu’il s’agit de libérer en dénigrant le corps, mais Plotin s’oppose à cette caricature. Par sa théorie des hypostases, il fait de l’âme une corde qui relie chacun de nous à l’Un. L’Un est enfoui en nous-mêmes et il est du devoir de chacun d’entre nous d’entreprendre le chemin de la sagesse pour en prendre conscience. S’il y a chute, il s’agit d’un affaissement de l’attention vis-à-vis de ce qui importe vraiment, à savoir l’intelligible, la raison. 

Nous appartenons tous au monde intelligible qui nous est accessible via la méditation qui nous arrache à la vie ordinaire et nous permet de développer notre vie intérieure. C’est en nous tournant vers notre intériorité que nous pouvons élever notre âme vers l’infini, et c’est le relâchement de cette méditation qui nous plonge dans l’océan des sensations et des émotions qui nous éloignent de l’être. 

Mais pourquoi l’âme est-elle incarnée dans un corps ? Si nous restons fidèles au système élaboré par Plotin, les âmes sensibles sont des fragments de l’Ame du monde faisant partie de l’être, tout entier ordonné selon le principe d’une diffusion d’un rayonnement du supérieur vers l’inférieur. L’incarnation n’est donc pas un événement dramatique, mais un fait rationnel qui devait advenir pour que les choses avances telles qu’elles le doivent : selon la nécessité de l’Univers. L’âme n’est pas tout entière dans le corps : elle a la tête dans les étoiles, elle est la frontière des mondes, sans toujours en avoir conscience : 

« L’âme, à son tour, n’est pas dans le monde ; mais le monde est en elle ; car le corps n’est point un lieu pour l’âme. L’âme est dans l’Intelligence ; le corps est dans l’âme ; l’Intelligence est en un autre principe [l’Un]. Mais cet autre principe n’a plus rien de différent, où il puisse être ; il n’est donc pas en soi quoi que ce soit [il est ce par quoi les choses sont], et, en ce sens, il n’est nulle part [car il est partout]. Où sont donc les autres choses [les âmes] ? En lui » (Ennéades, V, 5, 9).

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