« L’âme devient ce qu’elle contemple »
Plotin
L’Art est une image de l’intelligible
Comment envisager le problème du passage du monde sensible au monde intelligible et vis-versa ? Si nous supposons que les deux domaines sont hétérogènes, alors le monde intelligible resterait inconnaissable à des êtres sensibles, faits de matière, comme le sont les êtres humains. Plotin s’est attaché à cette question : plus que l’existence d’une voie d’accès au monde intelligible depuis le monde sensible, il avance l’idée qu’il n’y a pas de séparation entre les deux, car le monde sensible n’est, selon lui, que la suite logique du monde intelligible. C’est ce qu’il nomme la théorie de la « procession » : le principe le plus élevé produit une œuvre qui lui est inférieure, et ce mouvement se répète de degré en degré. Il est donc possible de retrouver le principe supérieur à travers l’œuvre qui en est le produit et la manifestation.
Contrairement à Platon qui se méfiait des œuvres d’art comme imitation de l’intelligible, Plotin y voit au contraire la manifestation du beau intelligible. Ainsi l’art n’imite pas les simples productions naturelles, c’est-à-dire le monde sensible, mais les principes auxquels la nature obéit. L’art est cette voie d’accès vers l’intelligible, car il est « possession du beau ».
L’Art sublime la beauté naturelle
Il nous faut tout de même préciser que Plotin condamne les beautés sensibles comme impur. Par exemple, les plaisirs de la chair sont selon lui de l’ordre de la laideur et enchainent l’âme au corps, l’empêchant de s’élever vers l’intelligible. Il insiste sur l’idée que seule les œuvre d’art, produits d’une véritable ascèse et d’un long travail de mise en forme de l’esprit dans la matière, peuvent être qualifiée de beauté sensibles, et purifier l’âme en lui montrant un idéal de beauté, un fragment de l’intelligible.
Plotin va plus loin en faisant de cette théorie de la procession une véritable philosophie éthique. Tout comme l’ascèse de l’artiste au travail, l’ascèse spirituelle est une forme d’art par laquelle le sage s’efforce de libérer son âme de l’incarnation par la conscience de soi, rendant ainsi son âme conforme à l’intelligible. Ce travail de dépouillement de l’âme de ce qui la rattache au corps et au monde sensible la rend semblable au sculpteur faisant apparaitre la beauté dans une statue :
« Reviens en toi-même et regarde : si tu ne vois pas encore la beauté en toi, fais comme le sculpteur d’une statue qui doit devenir belle ; il enlève une partie, il gratte, il polit, il essuie jusqu’à ce qu’il dégage de belles lignes dans le marbre ; comme lui, enlève le superflu, redresse ce qui est oblique, nettoie ce qui est sombre pour le rendre brillant, et ne cesse pas de sculpter ta propre statue, jusqu’à ce que l’éclat divin de la vertu se manifeste. »
Ascension de l’âme par l’Art
Après être descendue dans le sensible, l’âme peut et doit remonter vers l’origine. Et tout comme l’intelligible est une manifestation de l’Un, le sensible est manifestation de l’intelligible. Si tout ce qui existe fait partie du Tout, alors Plotin, au contraire de son maitre Platon, voit dans l’art une révélation de la beauté pure et intelligible. Il est le premier philosophe à penser l’art de cette façon, ce qui lui donna une postérité mystico-religieuse et une dignité philosophique dont il est bon de garder mémoire.