« Je n’ai rien tant aimé que la philosophie, et rien ne m’a paru plus divin que la contemplation des êtres ».
« Platon a vu des vérités sublimes, mais il n’a pas vu la Lumière elle-même ».
Michel (Constantin) Psellos
Le XIe siècle byzantin marque le début du déclin de l’empire, qui prendra quatre siècles avant de définitivement s’effondrer après sept siècles d’ascension. Les débats théologiques se rigidifient, la contradiction du dogme impérial n’est plus toléré et les esprits libres qui voient venir la fin tentent en vain d’en retenir la chute. Michel Psellos est l’un d’entre eux, lui qui voit dans la philosophie néo-platonicienne et l’hellénisme une potentielle voie de salut pour la régénération de la civilisation byzantine.
Une trinité avant la Trinité ?
L’œuvre qui passe pour être constitutive du néo-platonisme aux yeux des Anciens comme Michel Psellos sont les Oracles chaldaïques de Julien le Chaldéen, écrits au IIe siècle. Ce sont ces écrits qui influenceront la vision hiérarchique du cosmos qu’auront les néo-platoniciens, puisqu’y est décrit un système théologique articulé autour de la trinité d’un dieu un et trine (« un et trois ») : le Père, l’âme du monde, le démiurge.
Le père est le principe transcendant et absolu assimilé au Feu originel par qui tout commence et tout termine. Il est au-delà de l’existence en ce qu’il ne fait pas partie de notre existence physique, mais celui duquel procède l’existence. L’existence existe par émission ou projection du Père par surabondance : c’est parce que ce Feu originel déborde d’être que l’existence est rendue possible, à commencer par le monde intelligible qui contient en lui la Puissance (Dynamis), c’est-à-dire la possibilité pour les choses spirituelles et matérielles d’exister.
C’est là qu’intervient Hécate, la déesse de la lune, des croisements et des limites, elle est celle qui tient lieu de principe médiateur entre le monde intelligible, le monde des Idées platoniciennes, et le monde sensible. Elle est la barrière qui empêche la confusion entre les niveau ontologiques (les niveaux de l’être : spirituel/matériel).
Enfin vient l’intellect démiurgique, comparable au Démiurge de Platon dans le Timée : il est l’Artisan du cosmos qui organise l’univers, génère les âmes et créé le monde physique. Le Père, le démiurge et l’âme du monde (Hécate) sont les trois principe du Tout qui rend possible l’existence : le Père est le principe de génération, le démiurge celui qui donne forme à la matière et Hécate celle qui maintient la séparation entre mondes spirituel et sensible. Ces trois entités n’étant qu’une seule et même Unité.
C’est ce principe trinitaire qui est à la racine de la Trinité chrétienne entre le Père, le Fils et le Saint-Esprit. En philosophe byzantin soucieux de régénérer la pensée orthodoxe sans tomber dans l’hérésie païenne, Psellos en propose une vision chrétiennement correctrice. Il refuse par exemple d’assimiler le « Père » des Oracles au Dieu trinitaire des chrétien. Selon lui, le « Père » est un principe suprême intellectuellement intéressant, mais dont l’origine est elle-même tirée du Dieu chrétien. Il retire ensuite à Hécate son statut de divinité et l’assimile à une puissance intermédiaire comme le sont les anges ou les démons, qui eux-mêmes sont débarrassé de leur fonction rituelle héritée du culte gréco-romain et sont replacés dans un schéma chrétien-compatible.
Le problème de la vérité
En résumé, là où les Oracles prônent une compréhension plus profonde de l’organisation du cosmos afin de mener les bons rites nécessaires au salut de l’âme, Psellos, fidèle à l’orthodoxie byzantine, refuse tout apparentement avec la « magie » païenne. Il réaffirme que le salut dépend uniquement de la grâce divine. Rappelons que la civilisation orthodoxe de l’époque est foisonnante de mysticisme, de théories alchimistes et de cultes pagano-chrétiens, qui auraient fait pâlir les inquisiteurs espagnols.
L’enjeu pour Psellos est donc de critiquer l’un des écrits païens les plus lus et les plus commentés de son temps afin de montrer que, certes, la philosophie gréco-romaine pressent certaines vérités, mais contient d’importantes limites. Il cherche par-là à rappeler aux croyants que leur salut dépend de leur foi en Dieu et de rien d’autres, au risque de perdre leur âme dans les mains du diable qui cherche à les détourner de Dieu. Psellos vise donc à neutraliser et domestiquer intellectuellement les Oracles chaldaïques, pour subordonner l’ensemble à une théologie chrétienne compatible avec l’orthodoxie byzantine.
Psellos prend donc pleinement part aux difficultés que rencontrèrent les penseurs à la fois philosophe et chrétien du Moyen-Age : sans professer l’existence d’une « double vérité », il lui faut rappeler que la philosophie n’est pas à exclure du domaine de la foi, mais qu’elle peut au contraire être utile comme outil de défense du dogme.
Finalement, ces travaux intellectuels visant à redonner ses lettres de noblesse à la pensée byzantine seront comparables à une goutte d’eau dans l’océan, puisque Michel Psellos tombera en disgrâce et sera forcé de renier son œuvre avant de devoir se retirer dans un monastère jusqu’à sa mort en 1078. La décadence intellectuelle de l’empire étant déjà trop avancée, celui-ci ne tolère plus aucune remise en cause du dogme. Pour paraphraser Nietzsche, nous pouvons mesurer la force d’une civilisation à la quantité de contradictions et de critiques qu’elle est capable de supporter. Le rejet de toutes critiques trahissant un manque de vitalité, et donc irrémédiablement la chute.