« Ce qui donne un sens à la vie donne un sens à la mort »
Saint-Exupéry
Galvaudé, inversé ou carrément nié, l’individualisme est pourtant l’un des piliers de la civilisation occidentale. Fondé sur l’idée chrétienne par excellence de la prééminence de l’individu sur le groupe, l’occident meurt de ce déracinement qu’est le reniement de l’individualisme qui, avant d’être une valeur libéral, est avant tout une valeur chrétienne. Au cœur de la doctrine catholique réside le concept novateur de « libre-arbitre », forgé par saint Augustin et sans lequel notre monde n’aurait pas été le même.
L’aventure de l’individualisme
Tendance à l’affirmation de soi, l’individualisme s’exprime dès lors que nous faisons prévaloir les droits de l’individu sur ceux de la société. La naissance de l’individualisme se fait dans la morale avec Socrate, qui rêvait d’une société dont tous les membres seraient de parfaits individus disposant de la vérité, car moraux. Le mal n’étant, pour Socrate, qu’une erreur et rien de plus. Il paya de sa vie son ironie, c’est-à-dire son militantisme en faveur de l’individualisme moral et son indifférence vis-à-vis de l’ordre établi.
L’individualisme grec fut avant tout une valeur aristocratique du sage se détachant du monde social pour se réfugier dans sa « citadelle intérieure », comme disait Marc-Aurèle, philosophe stoïcien et empereur de Rome. En effet, le système de pensée romain introduisit une nouveauté dans l’art de restreindre l’individu avec le concept d’Etat. Symbolisé par le sigle SPQR (Senatus Populusque Romanus : le « Sénat et le peuple romain »). Le système de pensée romain porta à un niveau encore jamais atteint la soumission à un système politique en lui-même. Pas un « penseur » romain n’a pensée en dehors du cadre de la romanité imposée par le système en place.
Contrairement aux Grecs, les Romains ignoraient l’individualisme moral, la possibilité d’être quelque chose en dehors de leur appartenance à Rome. Au milieu de ce désert d’individualisme, le christianisme fut une révolution métaphysico-morale majeure. La vision des Apôtres révèle un monde symbolique dans lequel le « moi » existe et permet à chacun d’être quelque chose : un individus.
L’individualisme chrétien
Loin d’être le concept vide que nous employons de nos jours, dans la doctrine chrétienne l’individualité se réalise dans la présence à la finitude. Ce n’est que lorsque nous prenons pleinement conscience de notre nature mortelle que nous pouvons entrer en communion avec Dieu, et dépasser notre finitude par un saut dans l’éternité en Dieu. Le Christ, Dieu fait homme, est l’incarnation de l’individu dans ce qu’il est de plus pur : il est celui qui nous a donné l’exemple en choisissant d’accepter la mort pour accomplir son devoir, et Socrate avant lui en affirmant la singularité de ses valeurs face à un monde devenu fou.
Le christianisme est un désir d’absolu qui ne peut être vécu collectivement. Le génie du christianisme réside en ce que ce n’est plus un peuple tout entier qui est « élu » collectivement comme le pensaient les Romains, mais chaque personne individuellement, quel que soit son appartenance ethnique ou nationale : le Christ est Universel.
Contrairement à l’Ancien Testament ou le salut s’obtient par l’obéissance à la Loi donnée par Dieu, le Nouveau Testament affirme que le salut est une affaire strictement individuel. Certes les chrétiens prient dans une Assemblée (du grec ecclésia, qui donna « église »), mais chacun prie avant tout pour son propre salut et non pour l’humanité.
Pour le dire en terme technique, le Dieu des chrétien n’est pas un nobiscum (avec-nous), mais un mecum (avec-moi) : Dieu ne sait compter que jusqu’à un : il est dans un rapport de Personne à personne avec chaque croyant. Chacun sera jugé selon ses actes individuels et non par rapport à une quelconque obéissance à une loi terrestre nationale, ethnique ou communautaire. L’Eglise, dont le pouvoir s’est temporalisé, a selon certains trahi le message originel ce qui deviendra source de bien des conflits entre catholiques et protestants, ces derniers se réclamant du christianisme des origines.
Le libre-arbitre
« D’où vient que nous agissons mal ? », se demande saint Augustin. Sa réponse tient en ce que Dieu, dans sa grande bonté, a conféré à l’être humain le libre-arbitre, c’est-à-dire la capacité à faire le bien ou le mal, car nous ne pouvons pas choisir le bien si nous n’avons pas d’abord la connaissance du mal. Dans ses Confessions, Augustin narre un épisode de sa jeunesse dans lequel il vola une poire, non pas pour la manger, car il n’avait pas faim, ni par misère, car il n’était pas pauvre, mais par simple plaisir de voler, de faire le mal pour en jouir.
Misère de l’Homme sans Dieu qui est alors plongé dans l’ignorance du bien et erre dans la vie sans espoir de salut, car par nature faible et limité, l’être humain est incapable d’accéder à la connaissance du bien sans l’aide de Dieu qui, Lui, est la bonté même. Dès que nous devons faire un choix, que nous nous questionnons sur ce que nous devons faire, le malin n’est pas loin pour nous tenter et nous conduire vers l’erreur. Nous en référer à Dieu est le meilleur moyen d’éviter de nous laisser berner par le diable.
Par cette faculté de libre-arbitre, l’âme possède l’intelligence d’elle-même, la réflexion, c’est-à-dire la capacité de se penser elle-même de dire : « Je suis ». Saint Augustin nous dit que l’âme est une pensée d’où jaillit une connaissance, et c’est de cette connaissance que nait l’amour que l’âme peut se porter à elle-même. Corrompue par le péché originel l’âme est devenue esclave du corps.
Alors qu’elle était tournée vers la contemplation de Dieu, l’âme a oublié sa nature divine, ce qui l’a faite prisonnière du corps. Pour sortir de cette déchéance, l’âme a besoin de l’aide de Dieu et de la grâce divine. Cette grâce, ou foi, est participation au divin, seul véritable « miracle », car purement intérieur. Ce miracle intérieur est le miracle de la conversion du cœur qui dépasse par sa nature même les miracle « extérieurs » qui peuvent seulement frapper l’imagination, alors que la grâce rend l’âme entièrement tournée vers Dieu. Sans la grâce il nous est possible de connaitre la loi divine, mais nous avons besoin de la grâce pour pouvoir l’accomplir.
Les élus, ceux ayant reçus la grâce divine, sont unis par leur amour commun de Dieu. Ils forment un peuple universelle de tous les chrétiens unis en Dieu : la « Cité de Dieu », dont la construction se poursuit depuis les débuts de la Création. Le Mystère au cœur de la pensée augustinienne tient en ce que chacun est « prédestiné » à rejoindre ou non cette Cité dont le peuple sera sauvé lors du Jugement Dernier, alors que les autres seront condamnés pour l’éternité à résider en enfer auprès du diable. Au nom de quoi se fait cette prédestination ? notre raison l’ignore, car c’est un secret divin. Nous devons simplement l’accepter avec joie, car Dieu est profondément juste, équitable et d’une bonté infinie.