« Je tiens déjà un des éléments de ta guérison, le plus efficace de tous : c’est l’idée juste que tu te fais du gouvernement du monde, en ne l’attribuant pas à l’aveugle hasard, mais à l’intelligence divine. »
— Boèce, La Consolation de la philosophie
Le début du Ve siècle après J.C. est marqué par la chute de la Rome occidentale et la fin du monde antique. Cette crise civilisationnelle inspira la Cité de Dieu à Augustin, qui percevait dans cette fin d’un monde la mort du paganisme et l’avenir radieux du christianisme : la défaite romaine face aux invasions barbares n’est pas un retour en arrière, mais une marche forcée vers Dieu. Le Ve siècle est une éclipse culturelle dans l’histoire de l’occident, mais les années de règne de Théodoric (493-526), roi byzantin, marque une première impulsion de renaissance. L’aristocratie romaine participe à ce renouveau en accouchant de celui qui sera le premier philosophe du Moyen-Age et le dernier des romains : Boèce.
Le commentateur, le théologien et le métaphysicien
Né en 480 dans une famille aristocratique romaine, Boèce a étudié la philosophie à Athènes, puis est devenu ministre de Théodoric. Il fut un grand commentateur de Platon et d’Aristote et un partisan de leur union doctrinal, la symphonie des deux grands philosophes. C’est lui qui transmit la philosophie gréco-romaine aux occidentaux en traduisant et commentant les principales ouvres d’Aristote et des néo-platoniciens : il a traduit les Catégories, les Premiers analytiques, les topiques et les Réfutations sophistiques d’Aristote, et l’Isagoge de Porphyre.
En se concentrant sur les œuvres de philosophie logique d’Aristote, Boèce est considéré comme le fondateur de la tradition européenne de la logique en lui donnant sa propre tradition philosophique et métaphysique. Philosophe authentiquement néo-platonicien, mais également grand chrétien militant, il rédigea des traités de théologie catholique (De Trinitate, Les sept problèmes, La foi catholique) qui ont profondément imprégné la pensée médiévale. La grande question qu’il cherche à résoudre étant : comment les choses peuvent-elles être bonnes par participation sans être identiques au Bien suprême ? c’est-à-dire : comment pouvons-nous faire le bien si nous sommes différent de Dieu ?
C’est dans ses Hebdomades que Boèce expose le résultat de ses recherches en la matière. Il est ainsi le premier à marquer la différence entre l’esse — l’acte d’être, le fait même d’être, et l’id quod est — la chose qui est, le sujet ou la substance existante. Cette distinction sera reprise et commenté à foison par M. Heidegger dans L’Etre et le temps, où il traduit les termes latin employés par Boèce en être et étant : la « différence ontologique », du grec ontos : l’être en tant qu’être, pour reprendre la définition d’Aristote. L’ontologie étant donc le fait d’étudier, de commenter, le fait qu’il existe quelque chose, le fait même d’exister.
Boèce affirme que : « Diversum est esse et id quod est » : « L’être est différent de ce qui est ». Pour reprendre les termes d’Aristote sur lequel Boèce fonde en partie ses réflexions, l’être n’est pas une substance ou un accident, il n’est pas ce qui existe, mais ce par quoi une chose existe, il est la cause de l’existence. L’id quod est, l’étant, est ce qui « reçoit » l’être. Une substance est dite existante parce qu’elle participe à l’être. Dit autrement, c’est parce que l’être est que peuvent exister les choses matérielles et immatérielles.
Cependant, ce système admet une exception : l’exception divine. Selon Boèce, la distinction entre esse et id quod est ne vaut pas pour Dieu, car Dieu n’a aucune composition — il n’est ni matériel ni immatériel — et son essence est identique à son être : Dieu est « ipsum esse subsistens » : « semblable à son essence ». Les créatures de Dieu, qu’elles soient matérielles (humains, animaux, végétaux) ou immatérielles (anges et démons), ont une essence différente de l’être, qui leur a été donnée par l’être, par Dieu. Elles ont l’être, mais ne sont pas l’être.
Pour résumer : L’être (Dieu) n’est pas ce qui est, mais ce par quoi ce qui est, est.
La bonté divine
Plus que de simple abstractions jargonnantes, cette théorie fut fondamentale afin de porter le coup finale aux religions panthéistes : si les créatures ne possèdent pas l’être par nature mais le reçoivent de Dieu, cela fonde leur dépendance ontologique vis-à-vis de Dieu, ainsi que leur finitude et leur corruptibilité. Dit autrement : les dieux panthéistes (Zeus, Jupiter, Odin, Vishnou, &c) n’existent que parce qu’ils reçoivent leur essence, leur existence, de l’être, c’est-à-dire de Dieu. Dieu n’est ainsi plus un étant suprême parmi d’autres étant, il est le fondement même de l’acte d’être.
La signification ultime de la théorie boécienne est que l’être n’est pas réductible à l’étant, que le Tout n’est pas réductible à ses parties. En outre, cela une ouvre une nouvelle voie à la réflexion métaphysique où l’existence elle-même devient problématique, car le réel devient fondamentalement dépendant de l’être. L’être étant l’origine de ce qui est, Dieu étant l’origine de ce qui existe.
La distinction entre esse et id quod est constitue la clef de la réponse de Boèce à la question : comment les choses peuvent-elles être bonnes par participation sans être identiques au Bien suprême ?
Deux thèses sont incompatibles : toutes les choses sont bonnes. Seul Dieu est le Bien par essence. Ces deux thèses sont incompatibles, car si une chose est bonne soit elle est identique au Bien, soit elle possède la bonté de façon extérieure, comme si la bonté avait une existence. Boèce refuse ces deux options et établit que si l’id quod est reçoit ses qualités de l’esse, c’est donc que la bonté est reçue par participation à l’être. Dieu et l’être étant identique par essence et Dieu étant absolument bon, alors Dieu est le Bien par essence, non par participation. Les créatures étant ontologiquement inférieur à l’être en ce qu’elle participe de l’être, qu’elles sont parties du Tout, elles sont bonnes en vertu de l’être auxquelles elles participent, non parce qu’elles seraient identiques au Bien.
Pour résumer :
Sans cette distinction faite par Boèce, si une chose est bonne c’est qu’elle est semblable à ce à quoi elle ressemble, elle doit donc être le Bien. Il y aurait donc une pluralité du Bien absolue, ce qui est une contradiction, car par définition il ne peut y avoir qu’un seul Bien avec un grand B. La distinction introduite par Boèce entre esse et id quod est implique que les étants ne peuvent pas être LE Bien. Les choses ne possèdent la bonté que parce qu’elle participe à l’être. Ainsi, seul le Bien subsiste par lui-même, et la pluralité des choses bonnes n’implique pas une pluralité du Bien absolu, c’est-à-dire de Dieu.