« Equipe ton navire, bienheureux, et fuis toute culture »
Epicure
Considéré par la tradition Antique comme un « ennemi des sciences » aux côtés des sceptiques, Epicure et ses disciples ont pâti du lien que le maitre eut avec Nausiphane et Praxiphane, deux penseurs sceptiques de l’époque (fin du IVe siècle avant J.C.), qu’Epicure suivit dans sa jeunesse. Sachant que cela lui était défavorable, Epicure se prétendit autodidacte : « qui s’est donné à lui-même sa propre voie ».
Incohérent ?
Epicure est considéré par les biographes romains Sextus Empiricus et Diogène Laërce comme un ingrat qui aurait injurié ses maitre en les rejetant. Rappelons ici que pour les Anciens, le respect des ainés et des maitres était une vertu cardinale, une question d’honneur. En rejetant sa filiation, Epicure se serait rendu coupable de fausseté et de dissimulation. D’autre part, il s’opposait ouvertement à la paideia, le processus traditionnel d’enseignement des comportements, connaissances et vertus à posséder pour être un bon citoyen, ce qui ne manquait pas de le rendre suspect aux yeux de ses contemporain. D’autant plus que lui-même aurait exigeé un respect et une obéissance quasiment sectaire de sa personne de la part de ses disciples.
Avant de l’accuser d’hypocrisie comme ont pu le faire les anti-épicuriens, il importe de comprendre ce que signifie ce rejet de la paideia une fois remis au cœur de son système doctrinal. Cela nous permettant également de remarquer l’utilisation véritablement philosophique de terme d’ « autodidacte » qu’en fait Epicure.
Pour bien comprendre de quoi il en retourne, il nous faut bien saisir qu’Epicure était profondément anti-intellectualiste. Alors que les courants philosophiques dominants de l’époque — l’académisme de Platon et le péripatétisme d’Aristote — font de la philosophie l’instrument permettant d’accéder à la vertu et la connaissance du Bien par la science — mathématiques/géométrie pour Platon et logique formelle pour Aristote — Epicure rejette ces positions en les accusant d’aristocratisme, d’être trop éloigné des gens du communs n’ayant pas accès à un enseignement scientifique approfondie. Dans la même veine, Epicure accuse la paideia de n’être calibrée que pour les citoyens (les hommes libres) les plus aisés alors que, selon lui, la vertu est atteignable par tous, indépendamment de leur sexe ou de leur statut social.
La est la raison pour laquelle Epicure s’est opposé avec tant de force à la culture-paideia, allant jusqu’à lui opposer un apprentissage par la « physiologie », c’est-à-dire par l’étude de la nature. Loin de faire l’apologie de l’ignorance, il préconise une méthode d’éducation véritable de soi par rapport à la nature. D’où le qualificatif donné à Epicure par Sextus Empiricus de philosophos autophuès : « qui s’est formé naturellement ».
La dialectique de l’autodidaxie
Epicure se faisait un devoir de privilégier la recherche de la vérité philosophique par le biais de la sensation. Selon lui, la vérité se doit d’être vécu physiquement par le sage, dans une forme de coïncidence de soi avec soi : l’autodidaxie que prône Epicure n’est donc pas à prendre uniquement dans le sens d’un rejet de la culture traditionnelle, mais également comme union de soi au vivant, à ce qui est présent physiquement au sens.
Tout épicurien se doit donc d’être autodidacte. Ainsi donc sont fausses les accusations de sectarisme jetées à son encontre, puisque lui-même encourageait ses disciples à suivre leur propre voie. Son style d’enseignement, clair et épuré, dispensé sous forme de maxime, va dans ce sens : la maxime est conçue comme une attitude théorique et pratique à adopter, chacun à sa façon.
Cependant, l’autodidaxie n’est pas non plus voulu par Epicure comme une isolation par rapport aux autres, car la philosophie ne peut correctement se pratiquer que dans la discussion, l’exercice dialectique :
« La philosophie est une activité qui procure, par les raisonnements et les discussions, la vie heureuse ».
Epicure considère qu’une philosophie qui n’élimine pas les douleur de l’âme n’est pas digne d’intérêt. Il s’agirait d’un médecin qui ne soigne pas les maladies. Philosopher, c’est vivre en philosophe, en sage, pas seulement raisonner, car la philosophie n’est pas tant désir de savoir, que volonté de vivre une vie heureuse entouré d’amis avec qui pouvoir discuter et se lier dans le plaisir de l’échange. Il faut philosopher pour soi avec ses amis, en autodidacte, en ami qui partage sa joie. Cette joie étant le signe de la plénitude atteinte par le sage dont l’âme n’est plus troublée par les vicissitude de la vie :
« Que personne, parce qu’il est jeune, ne tarde à philosopher, ni, parce qu’il est vieux, ne se lasse de philosopher ; car personne n’entreprend ni trop tôt ni trop tard de garantir la santé de l’âme » (Lettre à Ménécée).