« Homère avait tort de dire : ‘Puisse la discorde disparaitre entre les dieux et les hommes !’ Il ne voyait pas qu’il priait pour la destruction de l’univers, Car si sa prière était entendue, toutes choses périraient… ».
Héraclite
Ermite profondément misanthrope, Héraclite répudiait les hommes qu’il considérait comme des ignorants volontaires, refusant de voir la réalité de l’univers, et préférant se voiler la face en vénérant de faux dieux à travers des cultes sans intérêts. A quoi bon accumuler des savoirs si c’est savoir porte sur des choses fausses ? Pour Héraclite, l’œil vaut mieux que l’oreille lorsqu’il s’agit de déceler ce qu’est véritablement l’existence.
Le feu et la guerre
Tout commence par le feu primordial, dont les transformation produisent l’eau, la terre, l’air et tout ce qui existe. Le feu est comme l’or contre lequel toutes les marchandises sont échangées. Il ne sert à rien d’accumuler des connaissances érudites dans la mesure la connaissance de ce qui est se trouve dans les choses qui nous sont données à travers l’immédiateté sensible : « Apprendre beaucoup de choses n’instruit pas l’entendement, sinon cela aurait instruit Hésiode et Pythagore, et aussi Xénophane et Hécatée » ; « Pythagore, fils de Mnésarque, poussa la recherche scientifique plus loin que tous les autres hommes, et, faisant un choix de ces écrits, il revendiquait comme sa propre sagesse ce qui n’était que polymathie (= « connaissance de beaucoup de choses ») et tromperie ».
Héraclite n’était donc pas en reste pour ce qui est de critiquer ses contemporains et prédécesseurs, en cela il est tout à fait fidèle à sa philosophie qui repose sur l’affirmation que toutes choses résultent d’un principe d’opposition : Polemos (= « Conflit » ; « Guerre »). Cette idée restera longtemps à l’écart de la pensée occidentale avant de connaitre un renouveau tout à fait remarquable au XIXe siècle avec la philosophie dialectique de Hegel, Marx et Lénine. Joue et nuit, hiver et été, chaud et froid, droit et courbe, bien et mal sont une seule et même chose, et si le conflit n’existait pas, l’univers ne pourrait pas être.
Ce conflit primordial n’est pas destructeur dans la mesure où il se compense de façon harmonique, ce qui n’est pas sans rappeler le concept du yin/yang de la philosophie chinoise. S’inspirant des Pythagoriciens (qu’il rejette par ailleurs) Héraclite nous dit de l’univers qu’il est un principe dynamique évoluant de manière mesuré vers des sommets toujours plus haut à la façon d’une spirale ascendante. Cette harmonie des contraires est à chaque instant pondérée par Diké, la Justice, et par ses exécutrices que les Erinyes (divinités vengeresses de la mythologie grecque). Mais à la fin des fin, le feu primordial impulsant son mouvement à l’univers finira par engloutir tout ce qui est avant de s’apaiser pour que Tout renaisse et recommence.
Ce qui compte est ce qui est
C’est à travers le changement permanent du réel qu’il nous faut dégager l’unité de l’univers. Ce feu que Héraclite identifie comme substance première est plus qu’un simple élément, il s’agit de la force agissante allumant le vivant faisant que « Tout coule », et qu’on « ne peut descendre deux fois dans le même fleuve ». Par son incessante agitation, le feu représente le devenir auquel nulle chose ne peut imaginer échapper. C’est du devenir constant de l’existence qu’émerge la vie, si cessait le devenir pour que s’impose le repos et ce serait partout l’immobilisme, le sommeil et la mort.
Héraclite critique ce besoin qu’on les êtres humains de séparer abstraitement les choses : ils refusent de comprendre qu’une chose peut contenir, en elle-même et sans se contredire, son contraire, dans une parfaite unité des déterminations opposées : « Ils ne comprennent pas comment une chose, divergeant en deux sens opposés, est d’accord avec elle-même : harmonie de tensions contraires, comme celle de l’arc ou de la lyre ». Ainsi rien n’a de valeur sans son contraire : le jour et la nuit ne sont que la succession d’une seul et même chose, la santé ne vaut que par la maladie, le repos par la fatigue, le bien par le mal.
Faisant partie intégrante de l’univers, l’être humain doit tendre à entrer et rester en communication avec l’ensemble de ce qui existe. Le mal, c’est de s’enfermer dans son être particulier, dans sa subjectivité, alors que le bien, c’est d’ouvrir son être pour vivre conformément à la loi de l’univers, qui est semblable à une cité dont les lois ne peuvent pas êtres transgresser. Nous devons donc les accepter : la sagesse consiste à reconnaitre la raison comme étant la puissance qui gouverne l’existence. Le sage est celui qui comprend la nécessité par laquelle toutes choses sont exactement telles qu’elles doivent être.